Les textes des grands philosophes recèlent parfois des phrases excessives, voire inadmissibles. Ainsi cette déclaration d’une rare violence, écrite par Nietzsche dans sa dernière œuvre achevé, L’Antéchrist (1888).
Ecart sans excuse ou provocation salutaire ?
Cette formule a inspiré à François Mauriac une scène savoureuse, dans Le Baiser au lépreux, paru en 1922. Le héros, Jean Péloueyre, est si laid que son entourage le rejette. Fils de bonne famille, il vit en reclus dans la maison de son père. Sa santé est médiocre, il est hypocondriaque. Lorsque Jean Péloueyre tombe par hasard, en ouvrant un recueil de morceaux choisis de Nietzsche, sur cette condamnation sans appel des « ratés » et des « faibles », il se sent meurtri. Il a l’impression que le philosophe allemand en a après lui. Car il se sait « voué au néant », condamné « au célibat et à une mort prématurée ». La phrase de Nietzsche le renvoie à ses échecs.
« Périssent les forts et les ratés ! Et il faut même les y aider ! » Nietzsche pensait-il sérieusement qu’il fallait éliminer de la surface de
Parce qu’elles lui paraissent hypocrites, Nietzsche critique de façon radicale les valeurs morales du christianisme. Si les prêtres font l’apologie de supposées vertus, comme la pauvreté, l’humilité, l’obéissance, c’est, selon lui, pour mieux asservir la population. Pour convaincre leurs ouailles de renoncer à leurs rêves de grandeur, pour les priver de toute volonté de puissance et les encourager à obéir à leurs maîtres. Plus qu’aux ratés, c’est aux ecclésiastiques que le philosophe destine ses foudres. Ceux-ci les attirent en prêchant le dernier homme et en détournant les hommes du sens de la terre. En outre, il les soupçonne d’être faux et manipulateurs, de conseiller aux autres de ne pas jouir des bonheurs terrestres, sans s’appliquer à eux-mêmes leurs préceptes. L’Eglise est prospère, pourtant elle donne des leçons d’abnégation : comment ne pas s’offusquer d’un tel paradoxe ?
« Périssent les faibles et les ratés ! » : bien sûr, le lecteur qui tombe sur cette formule, dès les premières pages de L’Antéchrist, peut considérer, à l’instar de Jean Péloueyre, qu’il fait lui-même partie du lot des médiocres visés par Nietzsche- et alors il se sentira aggressé. Ce ne serait là que symptôme d’une volonté de puissance défaillante. Bien entendu, un handicapé physique peut évidemment faire preuve d’une volonté de puissance forte. Car la phrase du philosophe est rusée : tonique, énergique, elle invite le lecteur à donner son assentiment, à se ranger implicitement aux côtés des forts, de ceux à qui sourit la réussite, car ils sourissent à la vie. Pourquoi chaque individu, avec son amour propre bien placé, ne se sentirait-il pas au-dessus de l’espèce ? Nietzsche invite le lecteur à se dépasser, à être dur et sans pitié vis-à-vis de lui-même comme des autres pour triompher de la mort et des illusions, à donner non par défaut mais par excès de puissance. A faire vivre en lui une danse pleine de vie et de sens, et à faire périr en lui ce qui gît, ce qui est mort, moribond plein de ressentiment, et qui fait obstacle à cette danse.
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