Spirale ascendante

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  • : Alchimie du verbe; tentatives d'ouverture aux interstices
  • : philosophie
  • : Une relation (un rapport au monde, aux êtres et aux choses) qui demeure en définition... Quelques délires... aussi. Des bêtises on croira...-- entre lesquelles, pourtant, quelques pépites... Bref... ici sont posées certaines choses qui me passionnent, qui me touchent. Un petit atelier de chercheur de vérités-- si l'on peut parler de "vérités". Du spontané plus que du fini. Mais cela dépend... Bonne lecture !
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      Du lire et de l'écrire

 

  "De tout ce qui est écrit, je n'aime que ce qu'un homme écrit avec son sang. Avec du sang écris, et tu apprendras que sang est esprit.

Il n'est guère facile d'entendre le sang des autres: d'oisifs lecteurs me sont odieux.

Qui connaît le lecteur, pour le lecteur celui-là plus rien ne fait. Encore un siècle de lecteurs -et l'esprit même sera puant.

[...] En montagne, de cime en cime va le plus court chemin; mais pour le prendre il faut avoir de longues jambes. Que cimes soient les sentences, et ceux auquels on parle grands et altiers!

L'air rare et pur, proche le danger et l'esprit plein d'une joyeuse malice: comme tout cela ensemble s'accorde bien!

Autour de moi je veux avoir des farfadets, car je suis courageux. Courage dont s'effarouchent les spectres lui-même se crée des farfadets, -le courage veut rire.

Plus ne sens avec vous; ces nuées qui au-dessous de moi s'offrent à ma vue, ces choses noires et pesantes dont je me ris, -précisément ce sont vos nuées d'orage.

En haut vous regardez quand de hauteur avez envie. Et je regarde en bas car je me tiens sur les sommets.

Qui de vous tout ensemble peut rire et se tenir sur les sommets?

Qui gravit les plus hautes cimes se rit de toutes les tragédies jouées et de toutes tragédies vécues.

Courageux, insouciants, railleurs, brutaux, -tels nous veut la sagesse; c'est une femme et qui jamais n'aime qu'un guerrier.

Vous me dites: "La vie est pesante à porter." Mais pourquoi donc auriez-vous avant midi votre fierté, et le soir votre soumission?

La vie est pesante à porter; mais ne soyez donc si délicat ! Nous sommes tous de jolis ânes et de jolies ânesses aux reins solides.

Qu'avons-nous en commun avec le bouton de rose, qui frémit dès qu'une goutte de rosée pèse sur son corps?

C'est vrai; si nous aimons la vie, ce n'est par habitude de vivre, mais c'est par habitude d'aimer.

Il est toujours quelque délire dans l'amour. Mais toujours aussi il est quelque raison dans le délire.

Et moi-même, qui bien m'entends avec la vie, il me semble que papillons et bulles de savon, et tout ce qui parmi les hommes est de leur sorte, de l'heur ont le mieux connaissance.

Ces petites âmes légères, folles, élégantes, mobiles, à les voir qui voltigent  -Zarathoustra est entraîné aux larmes et aux chants !

Je ne croirais qu'en un dieu qui à danser s'entendît !

Et quand je vis mon diable, lors je le trouvai sérieux, appliqué, profond, solennel : c'était l'esprit de pesanteur -par qui tombent toutes choses.

Ce n'est par ire, c'est par rire qu'on tue. Courage ! Tuons cet esprit de pesanteur !

J'ai appris à marcher; de moi-même, depuis, je cours.

J'ai appris à voler; pour avancer, depuis, plus ne veux qu'on me pousse !

Maintenant je suis léger, maintenant je vole, maintenant me vois au-dessous de moi; par moi c'est maintenant un dieu qui danse.

     Ainsi parlait Zarathoustra."

 -Nietzsche-

Vendredi 22 juin 2007

 

Ou: Du contresens des entreprises aujourd'hui, qui tuent les forces dont pourtant elles s'alimentent.

Dialogues avec un prof-chercheur à l'EM Lyon. A suivre...

1/

            L’entreprise serait de plus en plus le lieu où, selon les termes de Lacan, le ‘moi’ prendrait le pas sur le ‘sujet’, faute d’attention suffisante portée à la parole. L’entreprise en effet est le lieu de l’information et de la technique au détriment de la parole et du langage humain. C’est-à-dire que le primat accordé est à l’objectivation plus qu’à l’intersubjectivité et au ‘désir de l’autre’. Parce que -notamment mais je pense que ce n’est qu’un symptôme et non pas une cause profonde explicative et constitutive de cette ‘chosification’ des êtres qui composent une entreprise- elle se concentre de plus en plus sur l’écrit. Et pourtant seule la parole permet l’ouverture authentique à l’autre et la confiance. Par ce manque de parole, l’entreprise s’inscrirait davantage dans une logique de fermeture que dans une logique d’ouverture à l’autre. Ce qui est très grave. Ce qui fait perdre sens aux choses. Car le sens exige un sujet. Et un contexte.  

 Il y a des ‘fonctions’, c’est-à-dire des compétences et des ‘étiquettes’, et c’est à peu près tout.  Ainsi l’individu est réduit essentiellement à sa fonction, qui plus est : il a tendance à se réduire essentiellement à sa fonction. L’ouverture à la différence, qui est pourtant essentielle dans la juste reconnaissance d’autrui, est réduite à la reconnaissance d’un autre moi qui a des compétences différentes’. Le sujet distinct n’existe plus, et ne peut plus exister. Cela peut s’expliquer par le fait que dans une entreprise tout doit être prévu, prévisible, managé, calculé, bref tout doit être maîtrisé rationnellement, au lieu d’être aussi senti, ressenti, saisi- par la sensibilité, par l’intuition.

            Dans cette situation qui refuse l’imprévu, l’inattendu  il n’est pas étonnant que la parole soit absente. Car la parole vraie s’ouvre à l’inexpecté, écoute profondément la différence, l’altérité. Elle engage à la réciprocité, à la responsabilisation. Ainsi donc mieux être amènerait aussi à mieux faire, mieux travailler dans un environnement plus humain, à l’écoute de l’humain et non pas seulement simplement réactif aux informations d’’employés-machines’. C’est l’intelligence humaine. C’est ce qu’il faut préserver.

2/

La parole du sujet se découvre dans l’expérimentation et non pas dans la représentation conceptuelle. Peut-on vraiment sortir de la représentation ? Pour Kant, seuls les phénomènes (et non pas la ‘chose en soi’) nous sont connaissables, par et dans la représentation rationnelle. On pourrait avancer que l’expérimentation fonde, est le socle, la condition de possibilité de, la représentation. L’expérience est donc première, fondamentale. Avant que d’être cet être que je me représente comme doué de raison, je suis d’abord celui qui éprouve, celui qui s’éprouve et qui fait l’épreuve de son humanité, de son origine, de l’altérité. Etre auprès de cet origine, c’est être vivant, parce que fondamentalement ouvert. La sensibilité est réception, c’est un laisser-venir. Je retrouve des conceptions heideggériennes, voire nietzschéennes, bien plus que kantiennes (ou cartésiennes). La raison pure (existe-elle ?) dissèque le réel, pour mieux l’appréhender, mais du coup, elle le réduit essentiellement. Pour aller encore plus loin, la ‘raison pure’ tue le réel, tue le vivant qui ne peut se laisser enfermer dans des représentations a priori. (C’est aussi, là, commettre un acte de racisme à son égard). Comme on le note souvent, une procédure, une logique, poussée à son extrême, en devient complètement contre-productive vis-à-vis de son intention première. En effet, le développement des sciences, de la raison et de la technique ne partait-il pas de la volonté de mieux connaître notre environnement-monde, de la volonté de « se faire comme maître et possesseur de la nature » ?  

La vie s’éprouve, elle ne se conceptualise pas. De même la pensée la plus profonde et la plus authentique, pour Heidegger, est un « laisser-venir », c’est une méditation bien plus fondamentalement qu’un calcul, qu’une technique.

Comment viser l’efficacité  sans en perdre, par là même, la parole ? est une question essentielle, en ce qu’elle touche cet origine dont nous essayons de parler.  L’écoute semble être une clef. Une écoute véritable vient d’un individu qui, aussi, s’écoute. Est à l’écoute. Etre en sympathie avec les êtres, avec le monde. C’est sentir, ressentir la souffrance, le poids, parfois, du réel. C’est par là délester les individus de ce poids, pour les faire gagner en légèreté.  Une légèreté qui demeure à être gagnée dans la Modernité , bien lourde et empêtrée dans ses contradictions.

Louis Dumont nous parle de l’Inde, nous parle de la Chine , économies émergentes, puissances de demain. Ce qui permet de mieux saisir nos différences. De ces sociétés avec le ‘monde occidental’. Sociétés holiste, dans lesquelles le tout prime sur ses parties, organisées de manière très hiérarchique d’un côté, et société individualiste, égalitariste qui vante les droits de l’homme et sa liberté de l’autre.  Je ne peux m’empêcher de rapprocher l’Inde, dans cette définition certes un peu courte, de la Grèce Antique. Le passage des Anciens aux Modernes n’aurait-il donc eu lieu que pour nous Occidentaux arrogants qui avons érigé en norme, en paradigme même,  notre fonctionnement et nos approches des choses avec le concept « universel » ?...

Sans voir que notre fonctionnement depuis au moins les Lumières nous a lentement amené vers une perte de sens, de désenchantement, et finalement d’appauvrissement bien davantage que l’enrichissement matériel que nous portons fièrement tel une idole qui nous rassure, nous légitimise, nous masque et pourtant qui nous démasque aussi en même temps ? Est-ce notre volonté d’affranchissement de toute transcendance qui nous a amené à en mettre énormément peut-être trop, sur les épaules bien frêles de l’individu, de l’humain ? Pourtant, comme dirait Luc Ferry, nous ne nous sommes pas débarrassés de ces transcendances, lui qui parle de « trancendances immanentes »…Quoi qu’il en soit il semble bien que nous ayons perdu le Nord… Et que cette perte n’a pas encore fini de nous tourmenter…

 

 

3/

 

Au fond, le réel, « le cœur du réel pur » qui est la vie, selon les mots de P.Valéry, est antérieur à toute représentation, est plus originaire. Il ordonne les différences dans un très fort lien symbolique, qui unit les êtres simplement par la vie qu’ils éprouvent.  Dans la Modernité , on constate un effondrement de ce lien, qui est la marque d’un certain rapport à la vie. Relation à soi, et, partant, relation à autrui, s’en sont trouvées profondément perturbés.

 

 

 

Vous proposez une anthropologie fondamentale qui, au-delà des différences (notamment culturelles), nous permettrait de travailler à retrouver ce qui fait notre fond commun. Celle-ci serait  sinon partie intégrante du management et de l’économie, du moins conciliable avec les impératifs de ces ‘sphères’.

Il s’agirait alors de laisser être la parole, et l’écoute,  de « laisser advenir » ce qui doit advenir, de se décentrer par rapport à l’égo cogito, bref de demeurer au plus proche de ce qui nous fonde (la vie, l’humain) ; cela requiert une certaine passivité.

 

 

 

Ce ‘billet’, cette fois, va être un peu plus polémique, plus critique.   Pas nécessairement sur le fond, que je crois comprendre et avec lequel j’adhère, mais sur la forme. Mais, finalement, la forme n’est-elle pas profondément liée au fond ?...  Alors cette critique va-t-elle aussi porter un peu sur le fond.

Dans une de vos ‘slides’, vous mentionnez la « gestion (…) accordée ou non à l’écoute », dans l’entreprise, pour rendre possible la parole qui ouvre à autrui et à la « dimension du Réel ». (Je souligne). Dans une autre, vous nous dites qu’il faut « être géré par la vie ».  Ne faut-il pas d’abord changer de vocabulaire ?

De plus, en acceptant ce vocabulaire, est-ce réellement là un précepte qui s’enseigne ? « Gérer votre vie en étant humain ! » ; cela ne me semble pas avoir de sens, car l’anthropologie fondamentale que vous enseignez est peut-être vaine dans la mesure où seuls ceux qui ont des oreilles pour l’entendre l’entendent effectivement. Peut-être suis-je là un peu pessimiste… Je vais encore être plus radical : Ne faut-il pas admettre que cela est au-delà/ en-deçà de la parole rationnelle, du fait que le langage articulé est une représentation, et que, du coup, il n’y a aucune chance de pouvoir enseigner ce qui se saisit seulement par et dans l’expérience ?

En outre, la structure même de l’entreprise n’étouffe pas t’elle nécessairement cette parole située ailleurs, dans les ‘interstices’ ? Ailleurs que dans la recherche du profit et de l’efficacité ; mais bien dans le cœur et dans le corps de l’homme ?  La vocation de l’entreprise est de faire du profit, ce qui n’est pas condamnable en soi, mais alors comment exiger d’elle de mettre l’homme en son centre alors que c’est bien le profit qui est en son ‘cœur’ ?  Il serait bien beau de mettre l’humain et la parole au cœur de l’entreprise, mais alors quid est de l’efficacité, du profit, de la planification ?  Sa finalité ne serait-elle pas par là-même très souvent obstruée et contrainte par des problèmes d’ordres individuels, ici et là ?     Evidemment, ce discours est certes un peu caricatural, mais tout de même.., je me demande si c’est vraiment possible dans l’état actuel des choses. Bien sûr, on peut trouver des exceptions remarquables…

 

 

 

Nietzsche nous dit, à juste titre me semble-t-il, que la réduction du réel au rationnel ne date pas d’hier. Que cette appauvrissement et désenchantement du monde ne date pas de Galilée, de Descartes ou de Kant. Mais bien plus loin avant, ce serait avec Socrate (et Platon)-je ne fais ici pas de distinction (ce n’est pas l’objet de cette fiche)- que l’humanité aurait commencé sa longue déchéance.  Les Présocratiques n’avaient pas encore disséqué le réel en concepts rationnels, ils n’en était pas pour autant immoraux ou illogiques ; ils étaient dans une ‘totalité’ qui prenait en compte l’ensemble des forces de la vie et du corps. Ils ne figeaient pas les choses, mais demeuraient dans la dynamique de la vie, enthousiastes, ils faisaient corps avec le monde.

Bien sûr, il y a des écoles de pensée plus vivante, il y a des empiristes, il y a Hume, il y a Nietzsche, Husserl , Merleau-Ponty, Michel Henry et bien d’autres… Mais ceux-là passent en fac de philosophie comme des dissidents, comme des marginaux, voire des anti (ou contre)-philosophes.  Ceux-là qui pourtant sont les plus ‘réalistes’-au sens où vous l’entendez.  C’est là un signe, un symptôme que la Modernité , mais pas seulement, se serait toujours détourné du réel, pour un ailleurs plus stable et plus rassurant…  Et tenter d’expliquer tout cela très rationnellement n’est-ce pas encore s’éloigner de l’origine, faire abstraction de la vie ?... D’où le langage poétique d’un Nietzsche ou d’un Heidegger …  Il y a quand même une énorme différence, vous en conviendrez, entre la langue de Kant et celle d’un Nietzsche…  Cela fait signe… C’est le premier qui a ‘gagné’, qui est un des paradigmes de notre Modernité, et le second qui ‘a perdu’… C’est étrange, non ?    

4/

           Lors de divers entretiens (hec, em, PwC,etc.) en vue d'intégrer une école ou de décrocher un travail, entretiens que j'ai passé ces dernières années, j'ai eu l'occasion de faire le constat d'au moins deux attitudes dominantes, caricaturales et opposées, de la part du/des recruteurs.

           La première attitude consiste à entretenir une distance formelle et, par cette dynamique de fermeture, l'aspirant-recruté est mis dans une position défensive qui le pousse à se conformer à des cadres (pré-établis); partant, à bien jouer, avec justesse- et tenir- son rôle.  

Cette distance instaurée par le défaut, ou le manque qualitatif, d'écoute et d'intérêt à l'encontre du candidat, par une indifférence, voire une hostilité, clairement affichée (s), ferme  , à mon sens, plus qu'elle ne dévoile, le potentiel, ou la compétence, réelle du candidat.

Car on lui demande, notamment par des questions déstabilisantes, de jouer un jeu qui évite un échange authentique. "On" le pousse dans l'imaginaire. Le candidat joue alors le "bon candidat", du moins il essaye, et il a tendance à circuler , dans ses réponses, parmi les stéréotypes. A partir des images qu'il se fait d'un bon candidat.

          La deuxième attitude rencontrée, au contraire s'inscrit dans une dynamique d'ouverture. Ainsi elle permet la parole véritable, l'échange et la découverte de l'autre. 

Car elle installe, sur le terrain de l'humain, un lien de confiance.   Cette confiance est permis par le respect, lequel implique, notamment, l'écoute attentive. Il y a dans cette attitude de la dignité; quelque chose d'humain profondément qu'on ne retrouve pas dans la première attitude décrite, et subite par le candidat. Cette dimensiion de reconnaissance permet à l'individu de se manifester, dans (et par) sa "sphère" la plus personnelle, la moins superficielle. Il s'agit à un désir, à des goûts, à des aptitudes de se manifester.       

Extériorisation de l'intériorité. 

          La fermeté et le "verrouillement" orchestrés par la première attitude est bien entendu contre- productive.   C'est la raison pour laquelle, me semble-t-il, elle est de plus en plus délaissée au profit de comportements plus humains. Ce changement est heureux, même s'il s'opère pour des 'raisons' qui ne sont pas nécessairement les bonnes. 

Si c'est en effet un simulacre d'ouverture, une technique, c'est alors de la dérision de la parole.

          Deux attitudes radicalement opposées: l'une étouffe, l'autre accueille. 

Bien sûr, la seconde attitude décrite m'a mis bien plus à l'aise et c'est généralement dans ce type d'échange que j'ai réussi mes entretiens.

Dossier final:

De la difficulté de l’émergence de la Parole en milieu professionnel.

 

Contexte : le défaut de Parole en « Open Space », travail dans une banque. Etienne S, étudiant à l’EM Lyon, est en stage à la Société Générale , en tant qu’analyste financier, depuis avril 2007, à la Défense , près de Paris.  

 

Il me fait part de ses difficultés à trouver une réelle écoute dans le cadre de son stage en « Open Space ».

 

 

-Alors ? Comment se passe ton travail ?

 

« Ouais… ça va…  Mais c’est dur, quand même. On travaille de 9h à 21h, parfois plus, dans une grande salle au milieu de laquelle sont installés deux rangées d’ordinateurs.  On est une quelques dizaines de stagiaires et quelques seniors qui travaillent avec nous, et nous encadrent. »

 

 -Et comment est l’ambiance, je veux dire, la relation que tu entretiens avec tes collègues te satisfait-elle ?

 « En fait, c’est pas terrible je trouve les gens un peu froids, ils se prennent très au sérieux. »

 

 -Comment ça, tu peux développer ce point s’il te plait ?

 « Bah… tu vois le truc c’est qu’il faut bien se faire voir, donc paraître motivé et assidu. On travaille à la tâche, les ‘petits malins’ pensent qu’en travaillant vite, ils rentreront plus tôt. En réalité il y a toujours du travail supplémentaire. Et on quitte le bureau toujours vers 21h, tu sais on est que des stagiaires… Vouloir rentrer chez soi plus tôt serait très mal vu. Ce qui est assez choquant je trouve, c’est qu’il n’y a pas, du moins là où je travaille, vraiment de solidarité entre les stagiaires. Il règne plutôt un esprit de compétition informel et assez froid. »

 

 -Tu as des exemples concrets ?

 « Oui, je t’en avais déjà parlé, mais c’est lié à cette structure de travail : tu sais, au début, deux semaines environ après mon arrivée dans cette boite, j’ai vite appris que certaines personnes, ayant exactement le même cursus scolaire que moi, et faisant le même job, étaient mieux payés que moi. Oh, pas énormément !, environ 150 euros…  mais quand même ça m’a intrigué, et je me suis mis en tête de trouver les grilles de salaires pour comprendre comment sont fixés les rémunérations des stagiaires. Question de transparence tu vois. Et bien j’ai vite abandonné cette idée : impossible de parler au manager sans que les autres le sachent ! Il n’y a aucun endroit où l’on peut parler de choses personnelles !

Et quand j’ai fait la remarque à certains de mes collègues, soit ils n’ont pas vraiment compris ce que je disais -du moins c’est l’impression qu’ils m’ont donné- soit ils ont tourné cela en dérision ! »

 

-Oui, je comprends… c’est pas facile…, on en reparlera plus tard si tu veux. D’ici-là, bon courage à toi !

« Oui, pas de problème. Merci. Car là je commence vraiment à en avoir raz le bol ! Profite bien de tes vacances avant ton propre stage…  A bientôt ! »

 

 

 

  

Ainsi, comme malheureusement l’illustre la situation d’Etienne, il n’est pas toujours aisé de trouver une oreille attentive au sein de l’entreprise. Oreille attentive à autre chose que des rapports de productivité, des planifications de ventes, des graphiques de croissances. Dans l « Open-Space » d’Etienne, on communique, certes, mais on ne parle pas. D’ailleurs le « on » impersonnel, interchangeable et fade, ne parle jamais. On communique.

            Chaque individu est réduit à n’être qu’une  « ressource », qui, comme un outil, est là pour accomplir la fonction qui lui a été attribué.  Le corps a disparu, on ne peut voir à sa place que des compétences. Pour un peu, à chaque individu serait attribué un numéro…

            Dans l’endroit où travaille Etienne, il n’y a pas de problèmes personnels, seulement des problèmes de méthodes de calculs, des problèmes de tableau Excel, des problèmes de productivité. On étiquette et classe les gens d’après leurs compétences particulières : untel maîtrise très bien Excel, unetelle est parfaitement bilingue,…

Toutes les procédures de communication sont parfaitement informelles, le réel ce sont les données de l’ordinateur. Tout passe par cette machine et par le prisme des représentations abstraites. Pas étonnant que l’atmosphère générale soit froide, lourde et exécrable,…  Bref, elle manque d’humanité, à l’instar de ces machines qui sont les Dieux nouveaux qui soutiennent  la marche insensée du monde…  Il y règne un fort esprit de compétitivité : lequel sera le plus performant, le plus puissant..., bref qui va se rapprocher au plus près des nouvelles idoles les ordinateurs ?    Celui-là sera adulé, admiré. Déni de la vie, déni du désir, déni du ressenti.  Inversion des valeurs… la machine contre l’humain, la mort contre la vie… Perversion qui met le visible à la place de l’invisible, la compréhension intellectuelle abstraite (donc abstraction faite de…) à la place de l’éprouvé du sensible, la forme à la place du fond… Cette inversion techno-scientifiquement légitimée voile le réel de la vie incarnée. Prend une posture qui démasque une imposture. Elle dissimule dans l’exactitude et la cohérence du discours et du savoir le mensonge de la représentation  et dissimule la vérité de la présence. Présence qui se fait cruellement ressentir – pour ceux qui savent encore écouter leur ressenti- par et dans son absence.

            Etienne m’a raconté, ailleurs, une anecdote qui illustre bien cette fermeture profonde d’un certain nombre de gens qu’il a rencontré dans cette banque. C’était le jour de son arrivée, son premier jour, donc. Il s’est trouvé assis près d’une stagiaire, comme lui, chacun face à son ordinateur. Pour entrer en contact avec elle, pour faire un peu connaissance, il lui a demandé, assez naturellement, de quelle école elle venait. Elle lui a répondu : « De l’EM Lyon ». Il a pris un air faussement moqueur, voire un peu déçu : « Ah… De l’EM Lyon ?... C’est pas terrible comme école…, ça. »  [Bon… Etienne est un blagueur, ça l’amuse de ‘titiller’ les gens ; il m’a assuré, et je le crois, que sa réflexion n’était pas méchante du tout, juste un poil ‘taquine’. Je rappelle qu’il est aussi de l’EM !]   La fille a pris un air pincé, voire courroucée ; et Etienne, pour la rassurer, a éclaté de rire en révélant qu’il était aussi à l’em. Rien n’y fait : la fille est restée vexée, et le considère maintenant presque avec mépris. Elle n’a pas toléré cet humour déplacé.  Etienne est un garçon jovial, et pas vraiment timide, tout en demeurant assez fin. Je crois pourtant que d’autres mésaventures semblables à celle-ci lui sont arrivés depuis.

 

 

 

 

            Cette anecdote rejoint bien notre thème de la difficulté de l’émergence de véritables échanges inter-personnels qui seraient expression d’une certaine densité qui se trouve étouffée, inscrite et figée qu’elle est par et dans les structures de fonctionnement de cette entreprise. Ce qu’il nous dit sur l’impossibilité de parler à un manager de choses plus personnelles est éloquent. Le côté humain est banni de cette « open space », tout est fait pour ne donner aucune prise à l’émergence de l’imprévu, de l’’anarchique’ (sans gouvernement), du désir, de l’humain.  Ici, tous sont interchangeables. L’individu n’existe plus, c’est un sujet qui est dissout dans le collectif qui le broie.  Etonnant que l’ « open space » qui fait écho à un lieu d’ouverture, de solidarité, de partage et d’entraide soit à ce point un « closed space ». Cette espèce de communisme dans un haut lieu du capitalisme donne à penser…  

      

         Tout d’un coup, imaginant cet endroit, je me mets à penser à celui imaginé par A. Huxley, dans Le meilleur des mondes, où le ‘Sauvage’ exprime sa révolte d’être dans une telle prison…

 

           

 « Mais..., je n'en veux pas, du confort. Je veux du divin, je veux de la poésie!, je veux du danger véritable!, je veux de la liberté!, je veux de la bonté!, je veux du péché!.

-En somme, dit Mustapha Menier [l'Administrateur], vous réclamez le droit d'être malheureux.

-Eh bien, soit, dit le Sauvage d'un ton de défi, je réclame le droit d'être malheureux. »

 

 

 

Et bien oui, là, le ‘Sauvage’ réclame le droit d’être malheureux, c’est-à-dire de garder son humanité. C’est-à-dire, aussi, d’avoir un corps, un corps parfois souffrant, certes, mais pas incessamment entravé et dénaturé par toutes les drogues qu’on lui injecte. Il ne veut pas de tous les paradis artificiels que ce monde prétendu parfait lui propose, lui impose, et pour son bien lui assure-t-on.

 

 

 

            Je ne peux m’empêcher d’établir un parallèle. C’est merveilleux de travailler dans une grande banque. D’avoir des ordinateurs et des logiciels sur-puissants… D’être, en stagiaire, mieux payé qu’un smicard…   D’avoir de la reconnaissance sociale.  Oui, mais…

 

 

 

            Quand Etienne essaye de parler à ses collègues de cette ambiance qu’il trouve difficilement supportable, ceux-là tournent en dérision cette impossibilité de la Parole et lui disent que « C’est comme ça » et que «La vie n’est pas rose ». La dérision est une défense de la part de celui qui l’emploie, une défense qui le met à distance et le préserve de quelque chose ; le problème est que ce quelque chose est bien souvent le « cœur même du réel pur » selon les mots de P.Valéry. Et que refuser ce quelque chose revient à refuser la vie et, partant, à lui préférer la mort, le figé, le simple, l’inerte et le rassurant.

            Etienne est démotivé, ce travail ne l’intéresse pas, finalement. Il en était enchanté, un mois avant de commencer…  Ce lieu déserté par la parole vivante, ce lieu qui étouffe la pensée incarnée, est trop aride pour lui. C’est un calvaire pour lui de se lever chaque matin pour y passer 12h. Il compte les jours.

 

            C’est dommage. L’entreprise a besoin d’enthousiasme, de motivation, d’énergie. Et ces forces se puisent aux sources de la vie.  A trop vouloir bien faire, l’entreprise qui s’égare dans la procéduration tue ces forces dont pourtant elle s’alimente.

  

            Pourtant, il faut espérer que le contresens n’est pas une fatalité. Au contraire. Il faut trouver des lieues de vie et d’enthousiasmes. Partout. Mais peut-être de plus en plus dans les interstices.

 

Cet « open space » aurait bien eu besoin, pour respirer, d’être conçu autrement. Avec des endroits clos, avec des individus qui savent encore échanger, parler et écouter. Tout simplement un lieu humain, où l’on puisse parler tranquillement. 

par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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Commentaires

Votre réflexion est bien menée et tout à fait cohérente par rapport aux apports du cours.


La vie de l'esprit incarnée... c'est en effet ce qu'il faut préserver. C'est bien vu.


Attention toutefois à ne pas noircir le tableau; l "entreprise", ce sont des êtres humains eux mêmes ouverts et fermés. Il est vrai par contre qu'il y a une véritable réflexion à voir sur les outils de gestion.

commentaire n° : 1 posté par : Eric Fay le: 28/06/2007 04:48:57

2/


Votre réflexion vous conduit au coeur du sujet: la vie qu'il éprouve. Celle-ci peut-elle être le fondement d'une subjectivité décentrée et ouverte à ses surgissements?


Kant: Oui, mais il n'a pas pas vu les phénomènes que nous éprouvons: notre joie, notre peine,...


Heidegger: Chez lui, l'horizon du Dasein c'est le monde- l'horizon de l'éprouvé pour Michel Henry (après Nietzsche) c'est la vie.


"transcendances immanentes": Ne pouvons-nous reconnaître l'immanence de la vie , vécue dans le "laisser advenir", dans un décentrement par rapport à ego-cogito?

commentaire n° : 2 posté par : Eric Fay le: 28/06/2007 05:01:53

 


C'est fort utile que vous posiez de vraies questions de fond. Il y a un pathos, en effet, de la Modernité. Essayons de lui ouvrir des interstices.


 


 


Il faut "être géré par la vie": c'est une forme passive, remarquez bien. Je ne dis pas cela à la forme active.


Vous posez de bonnes questions. Comme vous le dites bien, des "interstices".


Je suis d'accord que l'essentiel se saisit dans et par l'expérience. La pédagogie peut se fonder sur elle (la mienne, celle des personnes que j'ai rencontrées. Cf  les textes/entretiens.) La pédagogie aide à y préter plus attention.(faisant droit à une autre perception que celle généralement admise).


Les Présocratiques..., ce que vous dites est une piste intéressante...


Par ailleurs, vous pouvez bien considérer la vocation de l'entreprise comme de faire du profit mais ce n'est pas toujours cette vocation réductrice qui prime.  Pour d'autres le profit est un indicateur de bonne gestion, pas un absolu (dans l'imaginaire). Cf mouvement mutualiste, coopératives, entreprises familiales. Et puis il faut savoir si c'est le profit à court terme ou à long terme...


Ne peut-on pas poser la question suivante: comment pouvons nous ne pas perdre notre humanité alors que nous travaillons?  Au risque de quelques tensions et/ou conflits avec des objectifs qui s'opposent au réel de la vie.


Je ne conçois pas une dichotomie radicale vie/pensée argumentée. J'éprouve une joie à découvrir (et présenter) des réflexions qui cohérent bien avec l'expérience de la vie. Après, chacun son style. Michel Henry a aussi écrit des romans conscient de la "froideur des concepts", il admire Kandinsky....,  toutes les formes culturelles nous parlent parfois avec chaleur de la vie.


Ce n'est pas parce qu'une pensée est répandue qu'elle est bonne. Dans l'imaginaire certes le best seller est le meilleur livre. Mais ce n'est pas à un philosophe de formation que je dois dire cela...  Autrement dit ce n'est pas sur l'horizon mondain que se détache le vrai et le vivant, mais à la lumière de la vie qui constitue silencieusement chaque vivant.


Très cordialement,


Eric Fay

commentaire n° : 3 posté par : Eric Fay le: 28/06/2007 06:06:14

Bonjour,

Merci por vos commentaires, et vos réponses...

Bien cordialement,

Olivier de V

réponse de : OdV (site web) le: 28/06/2007 06:16:17

Votre réflexion s'articule sur les apports du cours avec pertinence. Les entreprises n'ont pas forcément d'"objectifs humains" (!).


Les personnes qui y travaillent peuvent chercher, dans la parole, à ne pas perdre leur humanité...  accueillir, écouter l'autre...


Bien cordialement,


EF

commentaire n° : 4 posté par : EF le: 28/06/2007 19:52:12

Ci dessus, commentaire du n°4 (sur les attitudes lors d'entretiens...)


EF

commentaire n° : 5 posté par : EF le: 28/06/2007 19:54:11

Sur le dossier final:


Votre lecture est très fine et très profonde; bien accordée avec mes apports du cours et mes recherches.


Je regrette que les mots d'Etienne soient si peu nombreux. J'aurais aimé l'entendre parler de la compétition, de celui qui est sur-performant pour être adulé...   Votre entretien aurait pu être suivi d'un second, ou aurait du être mieux préparé.


OK pour votre recommandation finale.


PS: L'argent ne prend-il pas la place de l'Autre du désir ici?


 


Bien à vous,


EF

commentaire n° : 6 posté par : Eric Fay le: 23/07/2007 13:52:51

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