Spirale ascendante

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  • : Alchimie du verbe; tentatives d'ouverture aux interstices
  • : philosophie
  • : Une relation (un rapport au monde, aux êtres et aux choses) qui demeure en définition... Quelques délires... aussi. Des bêtises on croira...-- entre lesquelles, pourtant, quelques pépites... Bref... ici sont posées certaines choses qui me passionnent, qui me touchent. Un petit atelier de chercheur de vérités-- si l'on peut parler de "vérités". Du spontané plus que du fini. Mais cela dépend... Bonne lecture !
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      Du lire et de l'écrire

 

  "De tout ce qui est écrit, je n'aime que ce qu'un homme écrit avec son sang. Avec du sang écris, et tu apprendras que sang est esprit.

Il n'est guère facile d'entendre le sang des autres: d'oisifs lecteurs me sont odieux.

Qui connaît le lecteur, pour le lecteur celui-là plus rien ne fait. Encore un siècle de lecteurs -et l'esprit même sera puant.

[...] En montagne, de cime en cime va le plus court chemin; mais pour le prendre il faut avoir de longues jambes. Que cimes soient les sentences, et ceux auquels on parle grands et altiers!

L'air rare et pur, proche le danger et l'esprit plein d'une joyeuse malice: comme tout cela ensemble s'accorde bien!

Autour de moi je veux avoir des farfadets, car je suis courageux. Courage dont s'effarouchent les spectres lui-même se crée des farfadets, -le courage veut rire.

Plus ne sens avec vous; ces nuées qui au-dessous de moi s'offrent à ma vue, ces choses noires et pesantes dont je me ris, -précisément ce sont vos nuées d'orage.

En haut vous regardez quand de hauteur avez envie. Et je regarde en bas car je me tiens sur les sommets.

Qui de vous tout ensemble peut rire et se tenir sur les sommets?

Qui gravit les plus hautes cimes se rit de toutes les tragédies jouées et de toutes tragédies vécues.

Courageux, insouciants, railleurs, brutaux, -tels nous veut la sagesse; c'est une femme et qui jamais n'aime qu'un guerrier.

Vous me dites: "La vie est pesante à porter." Mais pourquoi donc auriez-vous avant midi votre fierté, et le soir votre soumission?

La vie est pesante à porter; mais ne soyez donc si délicat ! Nous sommes tous de jolis ânes et de jolies ânesses aux reins solides.

Qu'avons-nous en commun avec le bouton de rose, qui frémit dès qu'une goutte de rosée pèse sur son corps?

C'est vrai; si nous aimons la vie, ce n'est par habitude de vivre, mais c'est par habitude d'aimer.

Il est toujours quelque délire dans l'amour. Mais toujours aussi il est quelque raison dans le délire.

Et moi-même, qui bien m'entends avec la vie, il me semble que papillons et bulles de savon, et tout ce qui parmi les hommes est de leur sorte, de l'heur ont le mieux connaissance.

Ces petites âmes légères, folles, élégantes, mobiles, à les voir qui voltigent  -Zarathoustra est entraîné aux larmes et aux chants !

Je ne croirais qu'en un dieu qui à danser s'entendît !

Et quand je vis mon diable, lors je le trouvai sérieux, appliqué, profond, solennel : c'était l'esprit de pesanteur -par qui tombent toutes choses.

Ce n'est par ire, c'est par rire qu'on tue. Courage ! Tuons cet esprit de pesanteur !

J'ai appris à marcher; de moi-même, depuis, je cours.

J'ai appris à voler; pour avancer, depuis, plus ne veux qu'on me pousse !

Maintenant je suis léger, maintenant je vole, maintenant me vois au-dessous de moi; par moi c'est maintenant un dieu qui danse.

     Ainsi parlait Zarathoustra."

 -Nietzsche-

Lundi 23 octobre 2006

 

  Pas mal occupé ces derniers temps, je délaisse un peu mon bébé (je parle de ce blog!). Je ne l'oublie cependant pas. Il est temps de le nourrir de choses de qualité ( je ne parle pas de ces quelques lignes).  Ami lecteur, ne t'en fais pas, je tâcherais encore et encore de faire jaillir de moi une étoile dansante... 

 Quelle ne fut pas ma surprise de constater que mon site s'était malgré moi et en mon absence mué en écran publicitaire!! Constat amer...  Laisse pas trainer ton fils.. !  J'aurais dû me méfier. Je vais tâcher de le remettre dans le droit chemin. (C pas le chemin du droit!)  C'est terriblement désolant de constater, impuissant, l'invasion partout, plus ou moins subrepticement (là, c'était énorme), de la publicité. Société du Spectacle... quand tu nous tiens... !!   Le Spectacle serait-il la reconstruction matérielle de l'illusion religieuse?... Je laisse cette question là sans réponse. Je ne prétends pas apporter de solutions. Cependant, les temps changent... Pour aller où? Là est tout le problème...    Mais arrétons de nous prendre pour des cons! Un peuple lénifié qu'on endort toujours plus...  Seuls les produits dans notre société existent. Ce sont les nouvelles Formes (eidos) qui ont choisi de nous guider vers la lumiére éclairante du matérialisme...  L'avion ne s'encombre plus de pilote.. Pour exister dans ce désert, il nous incombe désormais de nous-même devenir des produits... Hourrah..! la révolution ne fait que commencer... 

par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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Lundi 4 septembre 2006

Commentaire de texte, PP, II, 1

   Les Principes de la philosophie (1644) retracent de manière synthétique le parcours poursuivi par Descartes dans les Méditations métaphysiques, et constituent comme une somme de son système philosophique. L’objet de son cheminement philosophique est d’élaborer « une science admirable » qui puisse unifier tout le savoir humain en se fondant sur des principes féconds suffisamment fermes et solides qui soient à même, en procédant par ordre et de manière déductive, de faire accéder l’homme à la connaissances des réalités de ce monde. La métaphysique constitue pour lui une propédeutique à la physique et aux autres sciences. Ainsi, la première partie de son ouvrage se soucie « Des principes de la connaissance humaine », la deuxième, dont fait partie l’extrait à commenter (article 1), « Des principes des choses matérielles ». Il est question dans cet article de la réalité des corps, ou substance matérielle. La thèse de Descartes est que nous pouvons savoir avec certitude qu’il existe des corps indépendants donc distincts de nous qui les percevons par les sens et par la pensée. L’enjeu est bien de sortir du solipsisme dans lequel s’est enfermé le cogito (première certitude épistémologique), et par là même de lui donner la possibilité de connaître les réalités qui lui sont extérieures. Dans un premier moment, Descartes affirme la nécessité de démontrer, par la raison, qu’il existe bien des réalités extérieures et que, partant, notre sensibilité qui nous ouvre à ces réalités n’est pas complètement factice et illusoire. Pour, dans un second moment, interroger le caractère de cette faculté, et sauver la possibilité de la connaissance grâce au Dieu vérace.

 

   Nos sens nous font croire en l’existence de réalités matérielles dans le monde. Si bien que nous en sommes persuadés et que nous ne songeons pas à mettre en cause l’existence de ces réalités. Pourtant nous faisons souvent l’expérience d’objets de ces sens déformés par ceux-ci. Ainsi en va-t-il du bâton droit que nous voyons courbé dans l’eau, ou encore de la tour ronde que nous percevons de loin comme carrée. Les sens provoquent donc, parfois, des erreurs de jugement. 

Ces erreurs sont souvent le fait de précipitation et de préjugé, ce qui contribue de mettre à mal l’édifice par trop précaire de la science. On constate que la perception ne nous livre que des réalités particulières et souvent confuses. En effet, l’erreur principale des Anciens fût de bâtir la science sur des qualités sensibles et non sur les choses mêmes, sur les accidents et non sur la chose même, la substance qui, elle, ne varie pas et se tient elle-même dans l’existence. Descartes, soucieux de refonder la science sur des principes fermes et indubitables, seuls aptes à élaborer une connaissance certaine et solide, entreprend de mettre en œuvre un doute méthodique- seul moyen de séparer le bon grain de l’ivraie- qui se radicalise en doute hyperbolique. Cet outil va lui permettre de mettre au jour les règles d’un jugement solide. En considérant tout ce qui est incertain comme faux, ce qui n’est pas naturel mais est un effet de la volonté (un effet de mon libre-arbitre, une décision), il isole un premier principe : l’existence de la pensée (révélée par le cogito), la substance pensante. Ainsi on doute toujours sur fond de certitude.

Il s’agit désormais d’être convaincu, par des raisons, de l’existence des choses matérielles.

 Le monde sensible est celui de l’expérience humaine. Dès lors, le fait d’être affecté apparaît être le mode sur lequel l’extériorité est donnée à la subjectivité. Par nos sens , nous appréhendons l’extérieur, l’altérité qui nous impressionne. Je trouve ainsi en moi une faculté de percevoir les choses sensibles, qui ne peut être conçue sans ma pensée, mais ne peut s’y réduire. Car il n’est pas en mon pouvoir de faire que j’ai un sentiment plutôt qu’un autre, et que ce sentiment dépend de cette chose selon qu’elle touche mes sens. Les sentiments de douleur, de faim ou de peur, par exemples , je ne choisis pas de les avoir. Ce n’est pas mon cogito qui les met en œuvre, mais autre chose. Ils sont le produit de ma sensibilité, qui est essentiellement réceptivité. De plus, je suis impressionné de manière différente, par des choses différentes. Il semble donc que ces sentiments, qui me viennent à l’esprit, engagent une relation entre l’âme , ou chose pensante, et le corps.

Rien ne prouve cependant que ces choses sont comme je les éprouve, ni même qu’elles sont ; et on pourrait objecter que Dieu, ou quelque autre puissance, pourrait se tapir dans ces choses extérieures qui nous affectent, il pourrait en être la cause.

 Néanmoins, nos sens marquent notre pensée qui se représente les images de ce qui nous affecte, et qui tâche, afin de les connaître, de se forger des idées claires et distinctes, des idées adventices, de ces choses. La clarté est ce qui est présent et manifeste à un esprit attentif. La distinction précise en différenciant. On déduit alors les principes concernant les choses matérielles, principes auxquels toutes les propriétés de la matière sont réductibles. Ces principes sont l’étendue (en longueur, largeur et profondeur) et le mouvement. Les attributs et accidents particuliers provoquent en nous les sentiments. Par un usage ordonné de la méthode, la raison remonte à ces principes et à l’unité de la substance ; par déduction elle déduit le reste de la connaissance. C’est là le fondement du mécanisme cartésien, apte d’après Descartes à nous fournir une physique sûre.

 Mais comment puis-je m’assurer que telle idée que je crois adventice, c’est-à-dire conforme à un objet extérieur, n’est pas en réalité factice, c’est-à-dire inventée par moi de toutes pièces ? Pourrait-elle être mis dans mon esprit par un Dieu malin qui s’ingénierait à me tromper ?

Malgré le fait d’avoir des idées claires et distinctes, donc certaines, il n’est en revanche toujours pas évident que celles-ci soient le reflet exact, la correspondance, d’une réalité effective extérieure, autrement dit qu’elles aient une cause formelle extérieure.

 En effet, Dieu ne pourrait-il pas présenter immédiatement à notre âme (…) l’idée de cette matière étendue ? Ne pourrait-il pas non plus faire que je me trompe, en supposant que les principes que je tire de cette idée de matière ne soient pas adéquats à la réalité extérieure ? Dieu serait alors, directement ou indirectement, la cause de ces idées, sans qu’il y ait des corps, il serait alors la cause directe de mes erreurs des sens. Nous ne pourrions que croire qu’il prend plaisir à nous tromper. Quelle serait donc l’utilité positive de cette faculté que nous concevons comme distincte de notre faculté pensante ?

Ces suppositions n’ont pourtant plus lieu d’être, car il a été précédemment démontré que Dieu existe (preuve ontologique, a priori, l’examen de Son idée, de la perfection, implique nécessairement son existence, extérieure à moi), partant, qu’il est bon et non mélangé (il entend, veut et fait tout à la fois), sont par là fondés la véracité des sentiments d’évidence et de clarté. Il ne peut vouloir me tromper. Cela répugne à sa nature. Si nous percevons et pensons des choses extérieures à nous, il faut qu’elles existent. Il m’a doté des moyens de connaître le monde en soi. Mes sens sont parfois trompeurs, mais l’esprit, par les idées, par un raisonnement correctement conduit (règles de la méthode) est en mesure de corriger les erreurs et d’éliminer les illusions.

 Il y a donc bien adéquation entre mes idées claires et distinctes et la réalité extérieure- maintenant prouvée et soutenue dans l’existence par Dieu- à condition que ,dans mes jugements, ma volonté (infinie à l’image de Dieu) n’excède pas les idées conçues clairement et distinctement par mon entendement. (2 facultés dans le jugement, entendement qui reçoit et ordonne les données, et ma volonté- qui est l’endroit de ma liberté- qui décide du statut de vérité d’une proposition produite par l’entendement).

   De trois principes métaphysiques adoptés par Descartes, qui sont l’existence de la pensée, l’existence de Dieu et sa véracité, sont déduit le principe des chose matérielles qui est l’étendue (auquel il ajoute par ailleurs le mouvement), choses corporelles qui existent extérieurement à ma pensée, auquel s’attache différentes propriétés, et que je peux connaître par l’intermédiaire de ma pensée.

    

       Il y a des corps - de la substance étendue- qui existent de manière désormais indubitable. L’homme a un accès direct, bien que médiatisé, à la réalité indépendante. Par les idées, on peut atteindre une connaissance du monde en soi, on peut parler là de réalisme essentialiste. La réalité se découvre, de manière déductive, par une démarche rigoureuse et méthodique. Caractère fondateur de la démarche cartésienne. Mais ce point d’appui solide ne suffit pas à Descartes pour fonder la connaissance, car il a encore besoin de la garantie divine pour rendre possible le savoir rationnel et scientifique. Garantie divine dont la démonstration sera invalidée par Kant un siècle plus tard, qui montrera que seuls les phénomènes nous sont accessibles, et non pas les choses en soi.

par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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Jeudi 27 juillet 2006

A tes côtés, élixir divin, prenons le temps de nous poser !  Ton arome, ta robe, ton charme  exaltent des parfums subtils et enivrants ! Arrêtons-nous un instant, et goûtons la saveur de la vie. Ce goût si profond et si léger à la fois, que trop ne veulent pas sentir.  Interpénétration de l’éternel et de l’éphémère, séduction du sensible authentique et présent. Le bonheur réside dans l’instant. Cessons immédiatement de poursuivre d’autres fins, qui font obstacles à la découverte de l’essentiel. En effet l’esthétique rend justice à l’existence.  J’entends là le terme « esthétique » (aesthesis, en grec) en une acception large. Il recouvre tout le champ de la sensation. C’est-à-dire que ce terme recouvre presque tout. Pour aller plus loin, j’affirme que c’est sa conscience et représentation qui confère un ‘méta sens’ à la vie. Certes , ces facultés ne sont pas purement sensible, elles intègrent dans leur floraison au moins un élément rationnel. Mais il n’en reste pas moins que l’esthétique constitue la matière première.

 

Je disais : tâchons de regarder le temps, cela intensifie tellement la vie. Regardons le temps vivre et s’épanouir dans le monde tel un phénix toujours renaissant. Nous verrons alors que notre vie est pleine de profondeur merveilleuse, que notre finitude magnifie tragiquement cet élan de l’existence.

 Evénements minuscules qui, nous prenant au dépourvu, nous donnent le sentiment d’être au contact direct des choses.

Eprouver les limites du langage. Laisser le réel jaillissant déborder nos théories. S’abreuver à la source de la vie.

par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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Mercredi 26 juillet 2006
Cyrano… ton prénom évoque tant de choses… Tes magnifiques discours emportés ont bercés mon enfance… La tirade du nez… Celle des non merci… Le balcon… La finale près de Roxane et de la lune… Un vent de liberté et de grandeur tragique. Comment prétendre en quelques lignes m’élever à la hauteur de ce que tu m’as apporté ? C’est une gageure. Je ne peux que très imparfaitement transmettre sur le papier un aperçu de ta noblesse. Manquant de temps, et de courage !, car la tâche exigerait beaucoup, pauvre de moi : je ne vais que poser ce qui me vient à l’esprit. Tel quel. Chef d’œuvre d’Edmond Rostand. La personnalité enthousiaste pleine de charmes de l’individu Cyrano. Liberté, grandiloquence, panache. Grandeur, génie, générosité. Tragédie. Déchirement. Souffrance de Cyrano qui est déchiré par la force persuasive, sensible, et qui fait autorité, de l’apparence. Son nez le défigure monstrueusement. Sa laideur tranche avec ‘la beauté de son âme’. Cette schizophrénie qui le rend inintégré, du coup impuissant, dans la société, est cependant d’une grande importance si on tente de comprendre sa personnalité forte en couleurs. Morale noble et chevaleresque qui l’apparente à celle de Don Quichotte. Valeur de l’inutilité, de l’improductif ; idéalisme. Intègre, fidèle, fier… Farceur, rieur, bagarreur, danseur… Sensible, fin, intelligent, subtil… Poète autant que philosophe, Refuse de se soumettre, rit de la soubrette comme de la courbette, il se sculpte lui-même intérieurement (faute de ne pas avoir ce pouvoir sur son apparence extérieure ?) et devient un être solaire (?) mais réfléchis, solitaire , et fort. Il est aussi très réceptif, très ouvert, et toujours vivement écorché par la rudesse de la réalité. Dentelles et gants contre l’élégance morale du cœur. Esprit subtil et fin affublé d’un nez monstrueux. Appendice nasal qui fait son malheur. Qui forme aussi ce personnage extraordinaire. On a la pensée de son corps, qui est la grande raison, déclare Nietzsche. Défiguration, et transfiguration . Figure du rebelle aussi, Cyrano bouscule les bonnes manières, il dérange et subvertit. Esprit libre
par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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Mercredi 12 juillet 2006

Règles pour le parc humain, Peter Sloterdijk

 

 

"Le texte que je vais vous présenter est tiré de Règles pour le parc humain, conférence prononcée par Peter Sloterdijk pour la première fois en 1997 à Bâle puis en 1999 lors d’un congrès consacré à Heidegger. Cette conférence est une réponse à La Lettre sur l’Humanisme. En effet, Sloterdijk reprend à son compte la critique d’un humanisme littéraire qui n’a pas su remplir sa mission ; celle d’éduquer l’homme par la lecture des grands textes. En effet, la littérature n’est plus aujourd’hui qu’un média parmi d’autres et ne parvient plus à domestiquer l’être humain. De plus pour Heidegger, l’humanisme ne situe pas assez haut l’humanitas de l’homme puisqu’il le définit à partir de son animalitas. L’homme est pour Heidegger un Dasein, c’est-à-dire un étant ouvert à l’Etre. C’est dans la clairière que se fait cette ouverture à l’Etre ; l’homme y est interpellé par celui-ci. Sloterdijk, dans ce texte, va reprendre la figure heideggérienne de la clairière mais en pensant l’impensé par Heidegger : la sortie de l’homme dans cette clairière. Comment l’homme est-il devenu cet étant particulier qui a accès à l’Etre, qui en est même le gardien ? Sloterdijk, contre Heidegger va donc proposer une histoire de l’hominisation de l’homme, une anthropologie de la clairière.  Cette hominisation équivaut à une domestication de l’homme par lui-même, domestication que l’humanisme ne peut plus assurer. Comment alors penser la domestication de l’homme par l’homme dans une société post-humaniste puisque déçue par l’homme ?

Ce texte va être divisé en deux parties ; la première ira de la page 31 à la page 43 et la seconde ira de la page 43 à la page 52.

 

Première partie (pages 31-43)

 

Dans cette seconde partie de Règles pour le parc humain, Sloterdijk tente de redéfinir la clairière extatique, concept utilisé par Heidegger pour caractériser le fait que l’Etre interpelle l’être humain, c'est-à-dire de cet endroit où l’homme n’est plus un étant parmi d’autres mais un étant ouvert sur le monde, un être-là en même temps là et en même temps ouvert. C’est dans cette clairière que se fait le contact entre cet étant particulier qu’est l’homme et l’Etre. Cette rencontre se fait sur le mode de l’interpellation. L’Etre interpelle l’homme qui est présent dans la clairière mais qui a perdu toute conscience de l’Etre. Selon Sloterdijk, ce que Heidegger a oublié c’est de nous parler de la sortie de l’homme dans la clairière c’est à dire qu’il ne nous explique pas pourquoi et comment l’homme est devenu cet étant particulier qui est interpellé par l’Etre dans la clairière. Sloterdijk va donc  nous exposer dans ce texte l’histoire de la sortie de l’homme dans la clairière où comment l’homme est devenu homme et berger de l’Etre. Cette sortie dans la clairière est le résultat de deux histoires qui se réunissent en une seule : celle de l’hominisation de l’homme. C’est-à-dire l’histoire de la façon dont l’animal sapiens est devenu homme sapiens. Sloterdijk reste fidèle à Heidegger et situe l’humanitas de l’homme plus haute et distincte de l’animalitas.

L’homme n’est donc pas seulement un animal qui pense mais un homme qui pense. Ce qui semble vouloir dire que l’homme est avant tout un animal puis un animal qui pense pour enfin devenir un homme qui pense. Comment perd-il son animalité ? Qu’est-ce qui permet le passage de l’animal savant à l’homme savant ? Ce passage peut être résumé en deux grands récits. Celui d’ l’hominisation qui raconte comment l’homme est devenu homme, c'est-à-dire une espèce de créatures prématurées et la sédentarisation qui amène à un apprivoisement de l’homme par la maison et à une domestication de l’animal par l’homme.

 Les hommes sont des créatures prématurées en ce sens que les bébés naissent alors que leur développement est loin d’être inachevé. Selon Sloterdijk dans La domestication de l’Etre, si un bébé devait à la naissance être aussi développé qu’un petit chimpanzé, il aurait besoin d’une gestation de 21 mois, ce qui est impossible puisque il ne pourrait alors plus passer par le col de l’utérus. L’homme est donc cet animal inachevé, celui qui n’a pas pu se développer entièrement et voilà pourquoi il n’a plus rien (ou presque) du corps de l’animal. Pour Sloterdijk, « l’homme s’est présenté dans son environnement avec un excédent croissant d’inachèvement animal. Pourquoi croissant ? Parce que l’homme a évolué et qu’à ses débuts, il marchait sur quatre pattes et était couvert de poils, comme les autres animaux. Avec l’homme, la naissance n’est plus seulement un acte biologique mais un acte de venir-au-monde. En effet, l’homme est le seul à avoir un monde ; il est donc le seul à pouvoir y entrer. Si, comme le dit Heidegger, les animaux sont pauvres en monde, c’est parce qu’ils n’ont pas vraiment de monde mais plutôt un environnement. L’acte de venir-au-monde  de l’homme est une révolution anthropogénétique en ce sens qu’elle ne concerne que l’homme et qu’elle vaut pour tous les êtres humains. Si on s’oppose ici à Heidegger et que l’on fait de l’anthropologie, on peut dire que l’homme en général est cet être qui vient au monde prématurément. L’être humain peut donc être défini négativement par le fait qu’il a échoué dans son devenir-animal. Ce qui ferait alors de l’homme un animal « raté ». Comme il n’est plus un animal alors il est rejeté de l’environnement qui est le lieu de l’animalité pour rejoindre le monde et l’acquérir au sens ontologique c’est-à-dire que le monde devient son monde, son lieu d’habitation ; en ce sens l’homme est possesseur de monde. L’homme vient au monde et est directement ouvert à lui. Cette ouverture au monde, ce venir-au-monde extatique, c’est-à-dire cette naissance prématurée dans un monde auquel l’homme est toujours déjà ouvert est le résultat de l’évolution de l’homme.

Le venir-au-monde et la possession du monde deviennent très vite la figure d’un être-au-langage. En effet, c’est en parlant du monde, en nommant les choses du monde que l’homme en prend possession. La venue au monde de l’enfant se situerait donc au moins un an après sa naissance, c'est-à-dire au moment ou il commence à maîtriser le monde par la maîtrise du langage. Le langage lie les hommes ; les hommes parlant vivent ensemble, ils coexistent. Mais quand les hommes coexistent, le langage n’est plus suffisant ; ils ont besoin d’avoir un chez-soi, un endroit à eux dans le monde. De là naît la sédentarisation. Les hommes forment des communautés puis s’installent. Le mode d’être sédentaire apprivoise l’homme parce qu’il est plus simple. Les hommes construisent des maisons qui vont les obliger à ne plus partir. La terre et la maison sont donc ce qui retient l’homme, en un sens l’apprivoisent. Avec la sédentarisation, l’homme commence à cultiver sa terre et se rend compte de l’utilité de certains animaux qu’il va apprivoiser. L’homme domestique va donc domestiquer l’animal. Il a commencé par se domestiquer lui-même en se donnant un lieu, une habitation de laquelle il ne peut plus partir, il se donne des règles, s’interdit certaines choses. Il va faire de même avec l’animal en l’empêchant de s’enfuir, en le dressant, en lui donnant des règles à suivre…

En se domestiquant lui-même l’homme va rapetisser ; non au sens de la taille bien sûr, puisque les maisons sont assez grandes pour lui mais parce qu’il se normalise. L’homme fait comme tout le monde en construisant une maison ; il se conforme aux autres hommes. D’ailleurs à la question comment vois-tu ta vie plus tard on entend souvent la réponse : avec un ou une compagne, des enfants une grande maison et un chien. (L’animal domestique fait très souvent parti du tableau). Les hommes se donnent donc des maisons et partant, s’empêchent de continuer à découvrir le monde. La maison est donc synonyme de fermeture au monde puisqu’elle enferme l’homme avec lui-même ou sa famille proche. Les autres êtres humains ne deviennent plus que des voisins que l’on croise par le plus grand des hasards, s’ils sortent de leur maison en même temps que nous.

La maison est la norme et l’homme en la construisant, par là-même rétrécit. Ce rapetissement a une valeur civilisatrice et un homme ne peut cohabiter avec les autres s’il n’accepte pas de se normaliser. Selon Sloterdijk dans La domestication de l’Etre, la démocratie implique la culture des situations moyennes. Il appelle ce fait la « pression vers le milieu ». En effet, les citoyens d’une démocratie ne sont pas censés se démarquer en tant qu’ils sont égaux. Chacun va donc avoir pour fin une situation moyenne, une soumission à la norme. Celles-ci permettent aux hommes de créer un lien entre eux, de se reconnaître comme appartenant à la même espèce, l’espèce qui rêve d’avoir une maison. Se soumettre à la même norme permet donc une socialisation des hommes et crée le parc humain.

C’est en ce sens, il me semble qu’il faut comprendre l’extrait de Ainsi parlait Zarathoustra dans lequel Zarathoustra s’étonne des maisons et du rapetissement de l’homme. Dans la clairière ont poussées des maisons qui sont la fermeture de l’homme sur lui-même. Selon Nietzsche : « Leur vertu est ce qui rend modeste et docile ; ainsi du loup ils firent le chien et de l’homme même le meilleur domestique au service de l’homme. »

Les hommes sédentaires sont donc de très bons éleveurs. En effet, ils se domestiquent eux-mêmes. Ils ont transformé l’homme sauvage en dernier homme, c'est-à-dire en un homme qui,  à force de domestication et de dressage, va devenir un étant qui n’est plus capable de se donner à lui-même ses propres valeurs, inauthentique, n’agissant plus par lui-même mais en suivant ce que les autres font et ce qu’on lui a enseigné de faire. La destination de l’homme est donc un dressage complet pour faire de lui ce qu’on attend de l’homme. C’est ici le rôle déguisé de l’école, selon Nietzsche, qui a pour but de domestiquer l’homme, de le rendre malléable afin que le dressage soit plus aisé.

Si nous considérons l’homme comme l’éleveur de l’homme, nous sortons de l’humanisme qui ne peut pas franchir la limite d’une domestication de l’homme. En effet, quoi de plus anti-humaniste qu’un homme domestiqué ? Elevé comme de vulgaires bovins ? L’humanisme ne peut pas penser la domestication de l’homme même si celle-ci se fait par l’homme lui-même. Mais n’est-ce pas là montrer la grandeur de l’homme ? Ne peut –on pas considérer que l’homme est un être exceptionnel en tant qu’il parvient à se domestiquer par lui-même alors que les autres animaux restent sauvages sans l’intervention humaine ? Dans l’humanisme, l’homme est donné dans son être naturel puis éduqué par la discipline scolaire, le dressage et l’éducation. « L’humanisme est convaincu par le lien nécessaire entre la lecture, la position assise et l’apaisement ». C’est-à-dire que pour l’humanisme, l’homme ne doit pas être dressé mais éduqué et que le meilleur moyen est la position assise à une table avec un livre dans la main. La position assise est en même temps synonyme d’apaisement puisque l’élève est installé tranquillement à sa table et que rien ne vient le déranger et en même temps synonyme d’apprentissage et d’éducation.

Or pour Nietzsche ce qui semble ici être un bien pour l’homme, celui de l’éducation par les livres cache en fait un horizon beaucoup plus sombre pour l’homme. En effet, ceci reste de l’élevage des petits hommes et va amener à long terme à un conflit entre les différents éleveurs de l’homme. A partir du moment où il y a dressage de l’homme, il y a dresseurs et ceux-ci ont différentes manières de procéder. On va donc très vite entrer dans un conflit sur la meilleure façon de créer de bons hommes. Dans la ville que Zarathoustra visite dans Ainsi parlait Zarathoustra, les hommes ont procédé à une politique d’élevage, qui les a rendu plus petits puisque soumis à une norme. C’est à l’aide de génétique et d’éthique qu’ils sont parvenus à ceci car aujourd’hui les hommes qui s’en sortent le mieux ne sont pas ceux qui sont les plus forts ou qui savent le mieux chasser, mais ceux qui savent se conformer. L’humanité évolue donc vers le bas ; elle se normalise, elle rapetisse. L’homme est considéré comme un animal domestique, tout d’abord parce qu’il s’est donné une maison et ensuite parce qu’il s’élève lui-même ou plutôt devrions-nous dire qu’il se dresse. L’homme s’est donc domestiqué tout comme il a domestiqué le loup pour faire de lui un chien.

Nietzsche s’oppose  à toute culture humaniste car elle est pour lui un dressage de l’homme par l’homme. L’avenir selon lui sera sombre puisqu’il consistera en un combat entre les différents éleveurs. Ainsi les prêtres s’opposeront aux maîtres, les éleveurs des grands hommes aux éleveurs des petits hommes. En effet,  chaque élevage est différent. Certains fabriquent des simples chevaux de traits, et d’autres de magnifiques chevaux de courses. Il en va de même pour les hommes ; certains éleveurs créeront des hommes grands qui domineront les élevages des hommes moins grands ou petits. Le savoir-faire et le budget de l’éleveur entrant en compte dans le dressage de l’homme. Le surhomme de Nietzsche, serait donc l’homme produit par le dressage, l’apprivoisement et l’éducation à long voire très long terme évidemment. A force de domestication et de dressage, l’homme va devenir le dernier homme, c’est-à-dire un étant qui n’est plus capable de se donner à lui-même ses propres valeurs, inauthentique, n’agissant plus par lui-même mais en suivant ce que les autres font et ce qu’on lui a enseigné de faire.

Nietzsche donne ici une idée très novatrice et qui malheureusement semble correspondre à notre ère, celle de la technique, techniques et plus particulièrement anthropotechniques (qui ont pour objet l’homme est son amélioration) qui redonnent un élan à la domestication de l’être humain.

Pour Nietzsche qui selon Sloterdijk semble aller un peu trop loin, la domestication de l’homme, c’est-à-dire sa réduction au statut d’animal domestique a été « l’œuvre préméditée d’une association pastorale d’éleveurs, c’est-à-dire un projet relevant de l’institution cléricale ». Mais il semble que cela n’est pas le cas, puisque Nietzsche ici conçoit la domestication de l’homme comme un processus court alors que celle-ci se fait sur de très nombreuses génération ; de plus l’homme n’a pas besoin d’éleveurs, il s’élève lui-même ; cette domestication de l’homme par lui-même est appelée « dérive bio-culturelle sans sujet ». C'est-à-dire que cette dérive se fait sans agent pour la commanditer. Elle n’est donc pas issue d’un choix volontaire de quelques-uns mais elle est un processus ignoré par la quasi-totalité des hommes et qui se déroule dans le temps tout seul, sans aucune aide.

La domestication de l’homme est un grand impensé de l’humanisme. Cette question n’a pas été oubliée comme la question de l’Etre mais n’a jamais ou quasiment jamais été pensée. Peut-être que c’est parce que cette question a des conséquences qui font peur à l’humanité ou peut être parce que l’humanisme a honte de ne pas y être arrivé par lui-même avec ces œuvres littéraires, ces lettres qui ont aujourd’hui du mal à se trouver des destinataires. L’échec de l’humanisme sur l’éducation de l’humain est flagrant et elle peut être la source de cet oubli de la question de  la domestication de l’homme par l’homme non par le biais des textes anciens mais par le biais des technologies modernes.

La lecture était importante dans l’éducation de l’homme mais ce qui a toujours primé c’est la sélection. La sélection est toujours en arrière plan de toute éducation de l’homme ; elle se fait entre ceux qui savent écrire ou lire et ceux qui ne le savent pas. La lecture a fortement scindé nos sociétés ; les grands savent lire et les autres ne peuvent pas l’apprendre.

Sloterdijk, en s’opposant encore une fois à Heidegger, tente une définition de l’homme sur le fait d’être ou de ne pas être lettré ; les hommes sont ces animaux dont les uns savent lire et écrire et les autres non. A partir de ce point, nous sommes très proches du fait que les hommes sont ces animaux dont certains élèvent et les autres sont élevés ; et c’est bien ceux qui savent lire et écrire qui peuvent élever leur « semblables ». Selon Nietzsche, « dans les petites maisons, certains veulent et d’autres ne sont que voulus » ; on peut entendre ceci de la manière suivante : certains sont sujets et par là-même éleveurs et d’autres ne sont qu’objets de la domestication ; en ce sens ils n’ont pas plus de dignité que des animaux.

Avec la technique, les hommes sont de plus en plus actifs dans la sélection ; ils deviennent sujets de la sélection par anthologie, c’est-à-dire  sujet dans le choix de la fabrication des bons êtres humains et des mauvais êtres humains. L’homme est en quelque sorte « jeté » dans la position de sujet dans la sélection en tant qu’il se doit de prendre une part active dans le débat sur la façon dont il faut utiliser les anthropotechniques. S’il démissionne alors il signe en même temps la démission de l’humanité et se laisse domestiquer par la technique elle-même contre laquelle il ne pourra plus rien.  L’homme va devoir très rapidement se considérer lui-même comme sujet actif dans les anthropotechniques et leur donner un code. Il va devoir légiférer quant à ces techniques qui ont pour objet l’homme et sa sélection et  se montrer plus fort que lui-même puisque c’est lui qui a créé ces anthropotechniques qu’il va devoir réguler. L’humanitas de l’homme contient donc, comme le dit Sloterdijk, le fait que l’homme représente pour l’homme une vis major, une force plus forte que lui-même.

« Les prochains intervalles temporels longs seront pour l’humanité des périodes de décision sur la politique de l’espèce. » On verra si l’humanité parvient à mettre en marche des processus d’apprivoisement, on verra si l’homme sera parvenu à vaincre les processus de bestialisation telle que la télévision, les films violents, les jeux vidéos… qui sont certainement à la source « d’une vague de désinhibition  sans précédent », celle que l’on peut apercevoir dans tout l’occident où les professeurs doivent se protéger de leurs élèves, où les banlieues brûlent et où des enfants tuent leurs parents. Parvenir à domestiquer l’homme serait une façon de lutter contre sa bestialisation médiatisée par des moyens de communication de plus en plus présents qui vont jusqu’à être la source de toute éducation. Mais, et c’est là le danger, l’évolution mènera-t-elle à long terme à une révolution anthropotechnologique qui permettra une meilleure sélection de l’homme ? En effet, il semble plus facile de choisir l’homme en fonction des certains critères plutôt que le recevoir, l’apprivoiser et le domestiquer. Doit-on penser la lutte contre la bestialisation de l’homme comme une lutte génétique qui se jouera dans la planification de certains caractères qui feront de l’homme un être naturellement domestiqué ? La domestication de l’homme va-t-elle passer uniquement par la technique et amener ainsi à la sélection prénatale du dernier homme, celui qui sera totalement maîtrisé, domestiqué et qui ne posera plus aucun problème dans la gestion du parc humain. Nous ne pouvons pas ignorer ces questions et ces nouvelles techniques d’apprivoisement de l’humain car elles peuvent très bien être le futur de la domestication de l’homme par lui-même.

C’est dans ces questions qui tracent un avenir humain très sombre que se fonde tout le débat sur l’affaire Sloterdijk. Il semble donc que personne n’est prêt à se poser ce genre de questions qui pourtant sont une réalité. Nous avançons sur le terrain de la génétique, peut-être qu’un jour nous aurons vraiment affaire à ces questions et il vaut  mieux se le poser avant pour savoir comment agir quand le moment sera venu.

 

 

Deuxième Partie (pages 43-47)

 Une des caractéristiques de la condition humaine est d’être placée devant des problèmes trop lourds problèmes qu’elle ne peut pas laisser de côté à cause de leur trop grande importance. En effet, l’homme est toujours confronté à des problèmes d’envergure tels que les questions bioéthique par exemple. Ces problèmes sont très importants et ne peuvent donc pas ne pas être traités bien que bien trop lourds pour un être fini comme l’homme. La question du meilleur régime ou comment élever ou dresser l’homme de la meilleure façon qui soit, fait partie des ces questions trop lourdes auxquelles nous ne pouvons pas ne pas répondre. C’est aussi la question que se pose Platon dans Le Politique.

Le Politique de Platon est, selon Sloterdijk, une discussion entre éleveurs. Dans tous les dialogues de Platon ce ne sont jamais  des gens du peuple qui discutent puisque c’est eux qu’il  s’agit d’élever, de domestiquer. Cette tâche revient à des personnages « atypiques », qui ne sont jamais issus du peuple. Platon semble ici mettre en scène une « discussion professionnelle entre éleveurs » qui discutent de la meilleure façon d’éduquer l’homme. Dans Le Politique, le but de ses éleveurs est de donner à l’art pastoral, c'est-à-dire à l’art de guider le peuple comme le ferait un berger, des règles transparentes et rationnelles. Ces règles transparentes et rationnelles deviennent indispensables au gouvernement des hommes sédentaires. En effet, les hommes se sont regroupés et on formés des parcs, des parcs humains qu’il s’agit de gérer comme on gère un parc zoologique, c’est-à-dire avec des règles strictes, les plus rationnelles et raisonnables et connues de tous les éleveurs. C’est donc la mission de la politique que de gérer ces parcs qui sont appelés villes ou Cités et qui doivent bénéficier d’un certain nombre de règles afin d’assurer la cohabitation entre les hommes. La gestion du parc humain est le rôle du politique. Il y a bien sûr, entre l’homme et l’animal, entre le parc humain et le parc naturel une très grande différence qui fait la dignité de l’homme : dans les parcs humains, les hommes se tiennent tout seul, il n’y a pas besoin de les retenir ou de les enfermer dans des cages. Pourquoi les hommes se tiennent-ils tout seul dans les parcs humains à thèmes politiques ? Parce qu’ils sont attachés à une maison, à une famille ; parce qu’ils se sont soumis à la normalité et partir serait y échapper. Les hommes se donnent eux-mêmes des règles ou du moins choisissent des éleveurs qui vont leur en donner. Encore une fois et en s’opposant à Heidegger,  Sloterdijk va tenter de donner une définition de l’homme : « les hommes sont des créatures qui se soignent et se protègent eux-mêmes, des créatures qui où qu’elles vivent créent autour d’elles un espace en forme de parc. » Chaque homme, en tant qu’il se regroupe avec d’autres hommes produit un parc dans lequel il s’agira de fixer des règles afin qu’il puisse assurer la sûreté et la protection de tous. Contrairement aux parcs animaliers, l’homme n’a besoin de personne pour lui apporter sa nourriture ou pour lui attribuer des soins. Il se domestique lui-même sans aucune intervention extérieure au parc humain.

 ? Dans chaque parc, qu’il soit animalier, naturel, régional (l’homme semble être créateur de parcs en tout genre), l’homme est toujours tenu de se faire une opinion sur la façon de donner des règles à la façon dont il se tient lui-même, c’est-à-dire que l’homme règle les parcs autre que le parc humain comme il le ferait pour son propre parc. Chaque homme se fait son idée sur la manière dont il doit être tenu et il semblerait que Sloterdijk veut dire ici que les parcs animaliers ou autres sont créés à l’image de son propre parc. ? Créer toute sorte de parcs serait donc un moyen de connaître et de juger comment le parc humain doit être régulé. ?

Dans le zoo platonique, il s’agit, selon Sloterdijk, de découvrir s’il existe entre le peuple et les gouvernants  une simple différence de degré ou une différence spécifique. Les éleveurs sont-ils hommes à un degré supérieur ou sont-ils plus divins que les hommes. Font-ils parti de la même espèce ? La différence entre un gouvernant et la population qu’il dirige est-elle analogue à la différence entre un éleveur de bovins et son troupeau ?

Si la différence est une différence spécifique alors les véritables éleveurs seraient ceux qui affirmeraient leur différence et leur supériorité ; en ce sens ils feraient comprendre à leur « troupeau » qu’ils sont plus proches des dieux que des créatures vivantes et donc de leur « bestiaux », des créatures qui composent le troupeaux. Il ne s’agit pas de faire croire au peuple que leurs dirigeants sont comme le peuple et qu’ils sont là par chance. En effet, une différence de degré aurait permis cela, car le troupeau aurait pu choisir ses bergers ; or tout comme pour un élevage de bovin, c’est l’éleveur qui décide de le devenir et de se mettre à la place d’un troupeau, celui-ci n’ayant pas le choix.

Platon touche ici à un problème de taille, au celui de toute éducation de l’homme par l’homme par le biais de l’école, celui de l’inégalité en acte des êtres humains devant le savoir qui donne le pouvoir.

Dans Le Politique, Platon va s’adonner à un exercice de définition du troupeau humain, avec des termes animaliers. Il développe ici, selon Sloterdijk une « anthropotechnique politique ». Dans cet art on s’interroge sur la façon dont élever et diriger le troupeau ainsi que sur l’élevage de tous les êtres humains considérés ici comme des créatures vivantes marchant sur leurs pieds. En effet, c’est ainsi que Platon définit l’homme, comme cet animal parmi les animaux qui marchent sur ces deux pieds et qui n’ont pas d’ailes ni de cornes. Une anthropotechnique politique consisterait donc dans l’élevage de ces « drôles d’animaux », et les éleveurs qui vont s’en charger sont des êtres bien particuliers qui possèdent l’art de la politique c’est-à-dire de diriger le troupeau humain.  

 Ces éleveurs particulier son appelés « rois ». Ceux-ci sont donc les pâtres des animaux sans cornes. Les hommes doivent être gardés et élevés par un pâtre qui les connaît mais qui est supérieur à eux. Ce pâtre doit empêcher la batârdisation en pratiquant l’endogamie ; il doit faire en sorte que le troupeau humain qu’il a à sa charge se reproduise en son sein même et non avec des membres d’un autres troupeau.

L’art pastoral peut être divisé en un art violent et en un art volontaire. L’art pastoral violent est tyrannique est n’est donc pas le véritable art politique qui lui est définit comme l’art de « prendre soin d’un troupeau de bipèdes quand il est aussi volontairement exercé qu’accepté ».Il y a donc un accord passé entre le berger (ou  pâtre) et le troupeau qui accepte de se laisser gouverner. Ce choix de diriger et d’être dirigé est le résultat d’un acte volontaire.

Il faut donc gouverner les hommes tout en les laissant vouloir ce que l’on veut d’eux. Ils veulent, tout comme les dirigeants être liés aux autres hommes. L’homme d’Etat doit savoir entremêler les qualités les plus favorables à la communauté d’homme, au troupeau ainsi formé ; c’est à cette faculté d’entremêlement que Platon fait référence quand il utilise la métaphore de l’homme d’Etat en tisserand, sa tâche consistant en le fait de mélanger, de tisser ensemble le courage du guerrier et la pondération du philosophe. Ces deux qualités peuvent devenir des défauts dangereux pour la Cité si elles ne sont pas entremêlées et si et elles sont tissées avec des natures inadéquates. Tout le monde ne peut donc pas être souverain puisque tout le monde n’est pas naturellement capable d’être en même temps guerrier et philosophe ; un bon état ne peut être produit que si ces citoyens se laissent volontairement domestiquer. Comme le dit Sloterdijk, on peut dire que « les pondérés entrent sur le marché culturel, c’est-à-dire, que dans la Cité, il est bien vu de savoir accepter d’être dirigé, d’être modéré par la règle et par sa volonté propre.

L’entrelacement de courage et de modération assure à la Cité une ferme cohésion. C’est donc la fin de l’art du politique que d’assurer une cohésion entre les membres de son troupeau et non d’écouter le vote des citoyens qui lui accordent ou lui retirent leur confiance.

« Ceci est le programme d’une société humaniste qui s’incarne dans un humaniste absolu et unique, le maître de l’art pastoral royal ».  En effet, tous les pouvoirs dans l’éducation où le dressage de l’être humain lui sont donnés. Il est le seul à faire de l’homme l’homme idéal pour une Cité idéale. Il a donc entre ses mains le pouvoir de fonder une élite au nom de la totalité de la Cité comme si scinder en deux la société pouvait être bénéfique à tous. Il reste tout de même une difficulté ; ce maître de l’art pastoral n’est pas seul. Il a quelqu’un au-dessus de lui, un plus grand berger, Dieu. « Dieu est le seul être envisagé comme gardien et éleveur originel des hommes. » Il ne peut être crédible que s’il est l’incarnation terrestre de Dieu. Or pour cela il doit posséder quelques attributs divins et plus particulièrement la sagesse. Seul le sage peut donc domestiquer l’homme. Or les dieux et l’idéal du sage ont disparus, nous laissant seuls avec notre finitude : notre savoir incomplet par opposition à l’omniscience divine et notre absence de savoir parce que nous ne nous posons plus de question sur les choses comme le fait le sage platonicien.

Il ne nous reste plus que des écrits de sages tels que Marc-Aurèle ou Sénèque. Or un écrit, comme nous l’avons vu dans la première partie de cet ouvrage est une lettre ouverte à un nombre indéfinissable de destinataires, indéfinissable parce que l’auteur de la lettre ne peut jamais savoir qui la lira. Dans la modernité, ces lettres existent toujours ; elles sont le seul témoignage de l’existence passée des sages, mais elles ne trouvent plus de destinataire. « C’est leur destin que de rester alignés sur de tranquilles étagères, comme des lettres en poste restante qu’on ne viendra plus chercher. » « Ces écrits sont des images en trompe l’œil d’une sagesse à laquelle les contemporains ne parviennent plus à croire, envoyées par des auteurs dont nous ne savons plus s’ils peuvent encore être nos amis ». En effet, nous ne sommes plus certains qu’ils pourront nous apporter quelque chose, répondre à nos questions, nous donner des solutions à nos problèmes issus de l’ère de la technique. Les anciens peuvent-ils encore, comme des amis, partager nos préoccupations ?

Ces écrits deviennent donc des archives qui ne sont que très rarement ouvertes car il est rare de chercher des réponses à nos questions dans des écrits trop vieux. En effet, il semblerait que pour nous, modernes, les anciens ne peuvent en aucun cas répondre aux questions que nous nous posons tant notre monde a évolué. Or il est faux de penser cela et toutes nos problèmes mêmes ceux concernant les techniques les plus modernes et les plus pointues peuvent trouver une réponse chez les anciens. Selon Sloterdijk, seuls ceux qui cherchent encore dans les archives pensent encore que notre vie est la réponse confuse à des questions dont nous avons oublié où elles ont été posées. Notre vie serait donc une réponse à des textes anciens qui s’interrogeait non pas directement sur nos problèmes modernes tels que la bioéthique mais poussaient leur raisonnement assez loin pour être avant-gardistes et saisir quels seront les problèmes que la modernité pourrait avoir à affronter si l’humanité évolue dans tel ou tel sens. L’essor de la technique et des anthropotechniques serait une réponse à la question de la meilleure façon de domestiquer l’homme posée par Platon dans Le Politique. Nous répondons donc aux questions posées par les anciens sans le savoir, sans lire leur œuvre et donc sans leur répondre explicitement mais seulement en vivant et en évoluant.

Les archivistes ont pris la place des humanistes, car eux seuls connaissent l’homme et peuvent l’aider dans son humanisation grâce au contenu des ces lettres sans destinataires ; ils sont aujourd’hui ceux qui s’intéressent vraiment à l’homme en tant qu’ils conservent précieusement ce qui fait son histoire, ce qui l’a amené à la modernité et donc à l’ère de la technique. Ils semblent posséder entre leurs mains la réponse à toutes les questions que se pose la modernité.

 

Conclusion et Postface

Sloterdijk soutient que ce texte est au centre d’une polémique car il a été mal compris.

Le thème de ce discours est la fin dangereuse de l’humanisme littéraire qui est conçu comme une utopie de la formation de l’homme par l’écrit et la lecture. Fin dangereuse car l’humanisme entraîne à un processus de sélection par la lettre. Seuls certains ont accès au savoir ce scinde la population en deux : ceux qui savent lire et ceux qui ne savent pas lire. Les premiers prenant ainsi le pouvoir sur les deuxièmes. Dans cette conférence, Sloterdijk exposent deux aspects techniques qui sont la manière dont l’homme est devenu homme,son hominisation en s’appuyant plus particulièrement en première partie de l’ouvrage sur l’humanisation par les lettres que c’était donné pour fin l’humanisme littéraire et une conception plus anthropologique de la clairière heideggérienne. Sloterdijk s’est don opposé à Heidegger tout en se fondant sur lui. Il nous donne un aperçu de l’histoire de l’homme ou comment l’animal sapiens est devenu homo sapiens grâce à la langue qui elle-même amène à la sédentarisation et au politique chargé de gouverner ce nouveau parc humain et propose « une intuition renforcée et inspirée par Nietzsche de la clairière heideggerienne, c’est-à-dire de la clairière comme lieu de domestication de l’homme par lui-même. En s’intéressant à la sortie de l’homme dans la clairière, Sloterdijk ne se pose plus la question de l’interpellation de l’homme par l’Etre mais de la façon dont il est arrivé à se faire interpeller par celui-ci. Et répond ainsi à la question : Pourquoi l’homme est-il cet étant particulier qui a accès à l’Etre ? Sloterdijk c’est donc plus intéressé à l’étant qu’à l’Etre ; il a procédé à un exposé centré sur la question de l’homme ou comment l’homme est devenu homme. La clairière a donc été vue non comme le lieu où l’homme a accès à l’Etre mais comme le lieu où il devient homme.

Ce qui fait le cœur du débat ou de « l’affaire Sloterdijk », ce sont les quelques questions posées au sujet d’une possible domestication de l’homme par la génétique. C’est-à-dire une domestication par sélection prénatale des caractères les plus favorables de l’homme. Sloterdijk s’interroge (et n’affirme pas) sur la possibilité de l’intervention des biotechnologies sur le processus de l’évolution de l’homme. Se poser ce type de question semble nécessaire puisque de telles pratiques ont déjà lieu aux Etats-Unis et en Europe sous la forme d’un droit à l’avortement thérapeutique. On ne peut donc pas passer outre de ces questions qui sont l’horizon de notre évolution ; horizon sombre, peut-être, mais à prendre tout de même en compte.

Si cette conférence a ouvert à de très nombreux débats sur les dangers des biotechniques  et de la technologie génétique c’est parce que l’on a compris, à tort, que Sloterdijk faisait ici en quelque sorte leur promotion. Or celui-ci nous incite simplement à réfléchir à ce qui semble être l’horizon de toute la modernité en tant qu’elle est ancrée dans la technique. Ce type de question marque la fin de la philosophie classique idéaliste et ouvre sur une philosophie qui doit s’interroger sur le monde qui l’entoure. Cette philosophie a été formulée en une expression par William James dans le nouveau monde : « c’est par la chance qu’il peut saisir que vit le cœur humain. » La chance est dans la clairière, elle fait partie du monde que l’homme se fait ; elle est à sa portée et c’est à l’homme de tendre le bras pour l’attraper. Il ne suffit donc plus de s’interroger sur des choses sans rapport avec la réalité que vit l’homme, il s’agit de réfléchir sur ce qui est à sa portée."
 

 

 

 

par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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Samedi 8 juillet 2006
 
 
La Lettre sur l’humanisme, écrite en 1946, est une réponse d’Heidegger à la question de Jean Bauffret qui se demande comment redonner corps et  sens au terme « humanisme ».
Heidegger pense que l’humanisme se fourvoie en ne pensant pas suffisamment originairement l’humanitas de l’homme. Celle-ci n’a, en effet, pas été pensée en elle-même, dans ce qu’elle est spécifiquement, mais toujours en référence à autre chose qu’elle-même. C’est tantôt l’ordre de la nature, tantôt un ordre divin qui transcende-qui lui est donc extérieur et supérieur- cette même nature, qui sont pris comme référents pourvoyeurs de sens. Quand ce n’est pas -de façon plus prosaïque- la distinction des autres étants qui va aider à définir l’humain. Ainsi, le sujet s’est trouvé assujetti à une vision réductrice du monde, vision qui n’a pas su réellement saisir la spécificité humaine en elle-même. Partant, nous dit Heidegger, on en a oublié la question de l’Etre. Question pourtant essentielle.
 
Heidegger met en lumière le processus qui, à travers la métaphysique de la subjectivité, a conduit l’homme à se concevoir comme un étant parmi les autres, et rien de plus. Or, pour penser dignement et hautement l’essence de l’homme, il s’agit de la fonder plus originellement, antérieurement à toute distinction opérée par la métaphysique.
 
Les penseurs présocratiques ont sû penser avant toute distinction, toute catégorisation du réel. Ils ne connaissaient ni « logique », ni « éthique », ni « physique ». Leur pensée n’en est pourtant pas illogique ni immorale. Ils pensaient même la phusis avec une profondeur et une ampleur inégalées par la « physique » postérieure. Ils savaient habiter au voisinage de l’Etre. Ils savaient s’étonner de cette présence. Parménide l’exprime dans un de ses Fragments- tiré du Poème-, quand il s’exclame : « Il y a en effet Etre ! ». L’Etre est. C’est cela que nous ne savons plus voir. La Modernité a oublié de penser la vérité de l’Etre. Et elle a oublié jusqu’à cet oubli même !, préoccupée qu’elle est par la maîtrise de l’étant.
En dévoilant l’étant nous avons voilé l’Etre. Or, il y a de l’étant. Cela ne nous étonne plus. Pourtant, le « il y a » (es gibt), devrait nous saisir par sa présence. Le « il y a » est la condition de possibilité de l’étant. Ce qui permet l’émergence de l’étant est l’Etre. « Geben » est l’essence de l’Etre qui se donne à nous si nous nous y ouvrons.
Trop absorbé dans et par l’étant, nous avons oublié de penser la différence ontologique de l’Etre et de l’étant, et nous nous sommes fermés à la pensée. Car la tâche de la pensée, en tant que telle, est avant tout de penser la vérité de l’Etre.
 
Il convient pourtant de distinguer la question directrice de la métaphysique, qui est celle de l'étantité de l'étant, de la question fondamentale, qui est la question de l'être en tant que tel que la métaphysique ne pose jamais. Cette dernière, pourtant, permet de penser un autre commencement où l'être (Sein) doit être pensé en sa vérité, indépendamment de sa relation à l'étant.
 
Heidegger entreprend de déconstruire le paradigme moderne de la subjectivité, en posant les grands jalons de ce processus constructeur d’un sujet total et tout puissant, afin de mettre au jour les ressorts de cet oubli de la question de l’Etre.
 
Dès l’Antiquité, avec Platon et Aristote notamment, on peut découvrir les prémisses de cet oubli.
 
Platon, grand initiateur de la déchéance occidentale, distingue et conceptualise, désenchante et réduit : des disciplines telles que la « logique », la « physique », l’ « éthique » apparaissent. La pensée se transforme en « philosophie », la « philosophie » elle-même en epistêmê (science), et la science elle-même en une chose scolaire et studieuse. Le passage à la philosophie ainsi comprise donne naissance à la science et met fin à la pensée. Car d’emblée, ces disciplines délimitent et réduisent leurs objets, et empêchent un retour, une ouverture, à la chose originaire qui est à penser.
 
 Aristote, d’autre part-et pour le faire rapidement- en posant l’humain comme sujet –subjectum, ce qui gît sous- substrat de ses prédicats a  fermé l’étant humain alors que celui-ci devrait se laisser interpeller par l’Etre, et l’a assimilé aux autres étants en ne le distinguant des animaux que par sa faculté rationnelle, qui lui permet d’organiser la Cité. En outre, Aristote, en plaçant l’Etant Suprême (Dieu, la Substance première), au fondement (cause ontologique) de la totalité des étants, a contribué à éclipser la vraie question de l’Etre (pourquoi il y a plutôt que rien ?) en faisant de la métaphysique une onto-théo-logie, c’est-à-dire de la théologie dissimulée sous des prétentions ontologiques. Ou de l’ontique au service de la théologie. 
 Et toute la métaphysique qui suit fonctionne sur ce schéma.  En interrogeant létant en direction de son être, de son étantité. Et omettant de penser l'être en tant que tel, elle rabat l'être sur un étant transcendant, procédant ainsi d'un oubli de l' être.
           
La Modernité a radicalisé cette conception fermée de la subjectivité, en la dotant de toujours plus de maîtrise et de puissance.
 
Descartes inaugure cette radicalisation, Leibniz et Kant la poursuivent, et enfin Nietzsche parachève cette métaphysique de la subjectivité.
Toute cette métaphysique ne s’est jamais occupée que de l’être de l’étant et non pas de l’Etre lui-même, car son ambition a été la maîtrise, la domination de l’étant au lieu du vivre avec sur le mode de la veille et de l’habitation.
 
Descartes, en posant le cogito au fondement de toutes les réalités qu’il appréhende à partir de la compréhension rationnelle de lui-même, ancre résolument la Modernité dans un projet d’ordre technique qui n’a que faire de l’Etre. Le sujet cartésien se représente les choses, les distingue et les catégorise ; il est actif, réducteur, totalitaire. Il prétend se faire « comme maître et possesseur de la nature », laquelle est son objet d’étude et le lieu de son action.
Leibniz conçoit le sujet comme monade dynamique fermée sur elle-même, créatrice de monde, elle est « sans portes ni fenêtres » , tout lui est intérieur. En outre, Leibniz instaure le « principe de raison suffisante » selon lequel rien n’est qui ne soit sans raison. Tout est rationnel. Le réel est rationnel. Ce qui n’entre pas dans ce cadre n’existe pas. Cette conception du monde tend à l’appauvrir immensément et participe de son désenchantement.
Le sujet kantien est actif, ses représentations sont synthétiques, et tout le réel passe par le prisme de ses représentations. Ce sujet est, tel le soleil au centre de l’univers, au centre de toute réalité qui, en tant qu’objet, lui tourne autour. Heidegger voit dans ce rapport représentatif un rapport éminemment réducteur de la réalité. De plus, Kant fait primer la raison pratique sur la raison théorique, ce qui contribue à renforcer un rapport technique, sur le mode calculatoire, au réel.
Enfin Nietzsche parachève la métaphysique de la subjectivité, toujours selon Heidegger, en faisant entièrement reposer l’homme sur lui-même. Ce qui n’était pas le cas chez Descartes (garantie divine), Leibniz, et Kant (loi morale, impératif catégorique, nous sont en quelque sorte imposés de l’extérieur), pour qui le sujet humain était encore dépendant, dans ses actions, dans leurs fins, d’une transcendance extérieure. La volonté de puissance révèle l’essence de l’étant, qui veut toujours plus, plus de vouloir, plus de puissance. Seule désormais cette volonté importe, et , pour la satisfaire, tous les moyens sont bons.
 
Avec Nietzsche, s'accomplit la métaphysique de la subjectivité, l'oubli de l'être devient oubli de cet oubli même.
 
Heidegger raille le sujet moderne qu’il compare à cet homme qui, pour se sortir du fossé dans lequel il s’enfonce, se tire par les cheveux.
 
L'oubli de l'être est donc un trait essentiel de sa manifestation.
 
 
           
La pensée heideggerienne entend être plus originaire, c’est-à-dire en deçà (ou au-delà) tout jugement de valeur (bien, mal,…), toute théorisation-réduction du réel. C’est la présence de l’Etre qui saisit et qui donne à penser, c’est le « toujours déjà » impensé qui nous destine à saisir autrement l’humanité de l’homme, de manière plus haute et plus digne.
Ainsi, Heidegger voit l’essence de l’homme dans son ek-sistence. C’est un « se tenir hors de » au voisinage de l’Etre. L’éclaircie de l’Etre se dévoile à nous (notamment dans les différents existentiaux, comme l’angoisse par exemple) et nous donne à penser des vérités bien plus fondamentales, ontologiquement originaires, que la vérité-adéquation de la métaphysique de la subjectivité.
Le véritable sujet, pour Heidegger, c’est le Dasein, l’Etre-là. C’est un étant dans le monde,conscient de sa finitude, et que l’Etre interroge et met en demeure. Il est ouvert sur le monde (la totalité des étants) qu’il tâche d’habiter. Il sait méditer le sens du présent, le sens de tout ce qui est. Il séjourne auprès de ce qui lui est proche, de ce qui le concerne ici et maintenant. Il est le berger de l’Etre et non pas le maître des étants. Son souci authentique n’est pas l’utile, l’efficace, l’immédiatement bénéfique ; la maîtrise par la manipulation et la réduction. Ceux-là servent et sont même la raison d’être de la pensée calculante, qui est d’ordre technique. Pensée qui ne réfléchit pas, qui accapare et qui oppresse, tendue qu’elle est vers des réalisations pratiques. Ce ‘type’ de pensée dans la typologie heideggerienne est toujours présente au Dasein. Le Dasein « s’acclimate » (le mot est peut-être mal choisi) et de la pensée calculante et de la pensée méditante. Dire à la fois « oui » et « non » au monde technique. Usage instrumental inévitable des objets techniques qui doivent rester étrangers à l’intériorité et à l’authenticité du Dasein pour ne pas fausser son essence qui menace là de se perdre.   A la pensée méditante revient le primat ‘existentiel’, parce que l’homme est l’être pensant, c’est-à-dire méditant.   Le sujet n’est pas le fondement de l’Etre, bien plutôt c’est l’Etre qui est au fondement du sujet heideggerien. De même, la pensée (méditante, qui est authentique)  n’est pas un produit extirpé de l’Etre, c’est un évènement essentiel de l’Etre que l’on abrite par la Parole quand on s’abandonne à son appel.
En ce sens, la pensée essentielle que donne l’Etre ne sert à rien, ne sert même pas à vivre, mais procure à l’homme une dignité incomparable, car elle accomplit sa destinée, qui est ce mode de relation de l’humain avec le temps et l’être, au sens où, pour le Dasein, il y va de son être d’être-là.
 
L’homme n’est pas un étant parmi les autres, il a la spécificité d’être interpellé par l’Etre, et de répondre à cet appel de par une ek-sistence qui fait honneur à son essence. Qui l’écoute et lui répond, tout simplement.
Cette transcendance immanente au sujet humain l’engage en effet à l’authenticité et à l’ek-sistance, qui est ouverture créatrice de valeurs et de sens.



                 Il faut dire et penser que ce qui est. Car ce qui est est. Et ce qui n’existe pas n’existe pas.

L’invitation parménidienne à la méditation est et sera toujours pertinente tant que l’homme restera homme. Eveil actif à la présence de l’Etre.
           
 
 
 
           
par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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Vendredi 16 juin 2006
Etre → niveau ontologique
Etant → niveau ontique
 
L’Etre se voile en même temps qu’il dévoile l’étant. Et l’étant en se voilant dévoile l’Etre.
 
 
Souci → fuite dans l’affairement de la quotidienneté
Angoisse (une des structures existentiales du Dasein (seul étant capable de ? et de penser l’Etre ; aussi le seul qui est conscient d’avoir la mort comme horizon, Etre-pour-la-mort) → occasion d’un retour à l’authenticité<