Soupçonner la ‘pureté morale’ du discours éthique de l’entreprise.
Le discours éthique de l’entreprise peut laisser plutôt perplexe, voire réticent.
On assiste, dans les entreprises mais pas seulement, à la mise en place de codes éthiques, de chartes de valeurs, de conventions collectives… Comment les interpréter ? On peut y voir une hypocrisie, un habillage marketing, une stratégie de communication. Voire une manipulation. Ces codes éthiques ne sont pas sans effets. L’on aboutit parfois à des paradoxes éthiques, par exemple, dans la mise en place, au nom d’une ‘éthique de la transparence’, de lignes téléphoniques de dénonciation dans certaines entreprises. Ni sans causes : le souci affiché et croissant des entreprises concernant les conséquences sociales, environnementales, de leurs actions s’inscrit dans une volonté de mieux contrôler les individus et de mieux réguler leurs activités. Peut-être précisément parce que l’entreprise n’a jamais autant ressenti son ‘manque de prise’ sur les individus, sur leur culture,… et sur le cours des marchés financiers ! Ainsi, cette prolifération du discours éthique révèle la volonté de retrouver des marges de manœuvre, et/ou tout simplement de réinjecter du sens dans nos existences.
Au-delà, l’on peut se demander si ces codes éthiques et autres chartes relèvent de la morale. On nous dit que l’éthique améliore le climat interne de l’entreprise, donc la productivité. On nous dit que l’éthique améliore l’image de l’entreprise, donc la qualité, donc les ventes. L’éthique est performante, elle fait vendre. L’éthique paie. L’éthique est source de profit. C’est ce que l’on dit. Le néologisme curieux de « markéthique », apparu aux Etats-Unis pour désigner l’amour étrange du marketing et de l’éthique, est révélateur… Philosophiquement, ce terme de l’éthique qui paye laisse perplexe. D’abord, car c’est bien la première fois que la vertu par elle seule ferait gagner de l’argent. Ensuite parce que quand morale et intérêt économique vont dans la même direction, il n’y a aucun problème moral. Reste toutefois à savoir si nous agissons alors par morale (devoir) ou par intérêt, pour reprendre la distinction opérée par Kant. Si c’est par intérêt, notre action dès lors, si conforme à la morale soit-elle, n’a pas de valeur morale, puisque nous l’avons accomplie par intérêt. Car, pour Kant, le propre de la valeur morale d’une action est le désintéressement.
Ainsi, si l’on comprend l’éthique comme un instrument de compétitivité, comme une source de profit à long terme, comme un gage de crédibilité, pour assurer la confiance des partenaires, pour susciter l’adhésion des clients, alors cette action est dictée par l’intérêt, et n’est pas morale au sens kantien. La morale est alors un moyen, et la vision éthique de l’entreprise relève d’une conception instrumentale de la morale. Cette ‘éthique’ relève de l’impératif hypothétique car elle est alors conditionnée par la poursuite d’un objectif particulier, alors que l’impératif catégorique est lui seul véritablement moral, car il commande de faire son devoir inconditionnellement, c’est-à-dire indépendamment de son propre intérêt, indépendamment de toutes inclinaisons sensibles, de toutes fins particulières, obstacles ou objections. Pour Kant, la morale en effet ne peut se réduire à un calcul. Si une entreprise donc, par intérêt met en place une charte éthique, alors cette éthique n’est pas morale elle est simplement une technique de bon management et elle a davantage à voir avec la gestion, la communication, voire le marketing qu’avec la conscience morale. On peut alors émettre l’inquiétude que cette mode de l’éthique, où la morale est mise ‘à toutes les sauces’, omniprésente et rentable, ne finisse par la diluer et l’instrumentaliser de sorte qu’elle ne soit plus présente en vérité nulle part. A trop voir l’éthique comme source de profit, le danger est que l’on en vienne à considérer que tout ce qui fait perdre de l’argent serait non éthique. Ce qui serait là un singulier renversement dans notre histoire, de notre civilisation Occidentale.
Mais on peut adopter des perspectives modernes différentes, autres que la morale kantienne que l’on a souvent taxée de formalisme impossible pour nous autres humains, trop humains…
Par exemple, si le but d’une entreprise est la coexistence de personnes au service de la société toute entière, au service de la maximisation du plaisir du plus grand nombre, alors toute action qui améliore le profit, puis la société dans son ensemble, est morale et ainsi justifiée dans une perspective utilitariste qui juge de la validité-ou non- morale d’une action au regard de ses conséquences pour le plus grand nombre. Ce ne sont là que des exemples de morales différentes, qu’il importe plus loin d’approfondir, mais qui cependant montrent bien la complexité du problème de la morale, de son fondement et du critère de jugement de sa validité. Car en effet il existe plusieurs théories morales qui peuvent s’opposer mais qui chacune dans son système semble légitime et justifiée.
Comment dès lors vivre ensemble ? Comment dès lors, dans une société pluraliste qui permet, de droit, une multiplicité de façons d’ ‘être au monde’, fonder une morale qui convienne à tous ? Comment réussir à faire dialoguer de manière constructive l’éthique- qui est d’abord un concept philosophique- et l’entreprise de sorte qu’à la fois la liberté de l’individu soit préservée, que l’altérité de l’étranger soit respectée, et que l’entreprendre en commun demeure efficace relativement à sa fonction première qui est de créer de la richesse ? Qu’est-ce qu’un choix éthique ?
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