Spirale ascendante

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  • : Alchimie du verbe; tentatives d'ouverture aux interstices
  • : philosophie
  • : Une relation (un rapport au monde, aux êtres et aux choses) qui demeure en définition... Quelques délires... aussi. Des bêtises on croira...-- entre lesquelles, pourtant, quelques pépites... Bref... ici sont posées certaines choses qui me passionnent, qui me touchent. Un petit atelier de chercheur de vérités-- si l'on peut parler de "vérités". Du spontané plus que du fini. Mais cela dépend... Bonne lecture !
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      Du lire et de l'écrire

 

  "De tout ce qui est écrit, je n'aime que ce qu'un homme écrit avec son sang. Avec du sang écris, et tu apprendras que sang est esprit.

Il n'est guère facile d'entendre le sang des autres: d'oisifs lecteurs me sont odieux.

Qui connaît le lecteur, pour le lecteur celui-là plus rien ne fait. Encore un siècle de lecteurs -et l'esprit même sera puant.

[...] En montagne, de cime en cime va le plus court chemin; mais pour le prendre il faut avoir de longues jambes. Que cimes soient les sentences, et ceux auquels on parle grands et altiers!

L'air rare et pur, proche le danger et l'esprit plein d'une joyeuse malice: comme tout cela ensemble s'accorde bien!

Autour de moi je veux avoir des farfadets, car je suis courageux. Courage dont s'effarouchent les spectres lui-même se crée des farfadets, -le courage veut rire.

Plus ne sens avec vous; ces nuées qui au-dessous de moi s'offrent à ma vue, ces choses noires et pesantes dont je me ris, -précisément ce sont vos nuées d'orage.

En haut vous regardez quand de hauteur avez envie. Et je regarde en bas car je me tiens sur les sommets.

Qui de vous tout ensemble peut rire et se tenir sur les sommets?

Qui gravit les plus hautes cimes se rit de toutes les tragédies jouées et de toutes tragédies vécues.

Courageux, insouciants, railleurs, brutaux, -tels nous veut la sagesse; c'est une femme et qui jamais n'aime qu'un guerrier.

Vous me dites: "La vie est pesante à porter." Mais pourquoi donc auriez-vous avant midi votre fierté, et le soir votre soumission?

La vie est pesante à porter; mais ne soyez donc si délicat ! Nous sommes tous de jolis ânes et de jolies ânesses aux reins solides.

Qu'avons-nous en commun avec le bouton de rose, qui frémit dès qu'une goutte de rosée pèse sur son corps?

C'est vrai; si nous aimons la vie, ce n'est par habitude de vivre, mais c'est par habitude d'aimer.

Il est toujours quelque délire dans l'amour. Mais toujours aussi il est quelque raison dans le délire.

Et moi-même, qui bien m'entends avec la vie, il me semble que papillons et bulles de savon, et tout ce qui parmi les hommes est de leur sorte, de l'heur ont le mieux connaissance.

Ces petites âmes légères, folles, élégantes, mobiles, à les voir qui voltigent  -Zarathoustra est entraîné aux larmes et aux chants !

Je ne croirais qu'en un dieu qui à danser s'entendît !

Et quand je vis mon diable, lors je le trouvai sérieux, appliqué, profond, solennel : c'était l'esprit de pesanteur -par qui tombent toutes choses.

Ce n'est par ire, c'est par rire qu'on tue. Courage ! Tuons cet esprit de pesanteur !

J'ai appris à marcher; de moi-même, depuis, je cours.

J'ai appris à voler; pour avancer, depuis, plus ne veux qu'on me pousse !

Maintenant je suis léger, maintenant je vole, maintenant me vois au-dessous de moi; par moi c'est maintenant un dieu qui danse.

     Ainsi parlait Zarathoustra."

 -Nietzsche-

Lundi 18 juin 2007

Comte-Sponville et la hiérarchisation des ordres.

 

 

              A. Comte-Sponville, dans Le capitalisme est-il moral ?, distingue quatre ordres : l’ordre technico-scientifique (l’économie fait partie de cet ordre, car elle est à la fois une science et une technique), l’ordre juridico-politique, l’ordre de la morale ou du devoir et l’ordre éthique ou de l’amour. L’ordre technico-scientifique est structuré par l’opposition du possible et de l’impossible, l’ordre juridico-politique est structuré par l’opposition du légal et de l’illégal, l’ordre de la morale est structuré par l’opposition du bien et du mal, du devoir et de l’interdit. Et l’amour est donné, ou pas.  Chaque ordre a sa cohérence propre, sa nécessité propre, sa légitimité propre, mais chacun est incapable de gouverner les autres ordres. Ainsi par exemple, l’économie de marché, appartenant à l’ordre n°1 ne saurait se préoccuper de morale, l’ordre n°3. Toutefois, chaque ordre serait directement limité par l’ordre supérieur, et donne du sens à l’ordre inférieur. L’économie de marché, pour reprendre cet exemple, est limitée par l’ordre qui le suit directement, l’ordre juridico-politique. Et la morale sans amour est absurde.

Nous vivons tous dans chacun de ces quatre ordres en même temps. Il arrive facilement qu’ils entrent en contradiction, car ils sont soumis à des principes de structuration interne différents. C’est là où les dilemmes interviennent et que l’individu doit choisir de manière responsable.  Lequel alors privilégier ? Il faut alors choisir au cas par cas, car on ne peut pas poser de règle générale. En effet, les écueils extrêmes seraient de tomber dans la barbarie, qui serait la tyrannie des ordres inférieurs, ou dans l’angélisme, qui serait d’annuler toutes les contraintes des ordres 1, 2 ou 3 aux noms de la morale, voire de l’amour. L’erreur serait d’accorder une importance exclusive à l’un de ces quatre ordres. Il ne saurait y avoir de règles générales que pour le niais, le saint, ou le salaud compétent et performant.

L’individu et non pas l’entreprise, qu’on ne peut confondre car ils procèdent d’une logique différente, et c’est là son affaire et sa responsabilité, doit assumer le pouvoir qui est le sien. La démission menace davantage que l’abus de pouvoir. La responsabilité est personnelle, elle ne peut exister que par l’unique sujet « je », et ainsi comprise ne peut se déléguer. L’individu doit répondre de ses actes, en conscience, et en assumant ses choix, c’est-à-dire en prenant pour lui leurs conséquences.  En effet, le danger serait de compter sur le marché, sur l’entreprise pour être moral à notre place. Il ne peut y avoir de morale de l’entreprise, mais il doit y avoir une morale dans l’entreprise.  De même on ne peut compter sur l’entreprise pour nous donner de l’amour, de la vertu, du bonheur. Cela n’est pas sa fonction, qui est de faire du profit, laquelle est limitée par l’ordre juridico-politique.  En tant qu’individu, il faut espérer que nous mettons tous quelque chose plus haut que l’argent et le profit.  Il ne faut pas confondre ce qui est vrai pour l’entreprise et ce qui est vrai des individus.

  

par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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Dimanche 17 juin 2007

IV - Perspectives contemporaines : l’amour, la communication, l’altérité et la responsabilité.

 

 

 

             Nous l’avons vu, Nietzsche nous invite à dépasser la morale chrétienne, pour dépasser ses contradictions.  Il se targue de nous apprendre à concilier notre volonté, notre raison et notre sensibilité, dans un savoir libéré, affirmateur et joyeux. Il nous apprend que la véritable morale est par delà le bien et le mal institués par l’Eglise. Que  cette éthique de l’homme qui veut se dépasser se fonde ultimement sur une acceptation complète et sereine de la totalité du réel. Et rien que le réel. C’est plus qu’une acceptation, c’est une affirmation, voire un amour. Mais un amour particulier, qui n’a pas besoin de son contraire-la haine- pour se faire valoir et exister. Un amour léger, délesté de tout ressentiment et de toute culpabilisation. Un amour de l’ici et du maintenant, un amour qui espère un peu moins, qui regrette un peu moins, et qui vit un peu plus.

 

 

 

 

 

 

La morale instituée : pallier le manque d’amour.

 

           Il ne peut y avoir de devoir d’aimer. Car l’amour ne se commande pas. C’est pourquoi il y a la morale. C’est dire si l’amour authentique est par delà bien et mal. En effet, comme l’amour ne se commande pas, la morale reste nécessaire, qui commande ce que l’amour recommande (la justice, la générosité,…), qu’il suffirait s’il était là, sans contrainte, à susciter.   Agis comme si tu aimais, et fais ce que tu dois : c’est la maxime de la morale, qui s’impose tant que l’amour fait défaut. Ce qui motive la morale est le respect de sa loi. Ce qui motive l’éthique est l’amour du prochain. Aime, et fais ce que tu veux : c’est la maxime de l’éthique- la formule est de St Augustin-, du moins s’il s’agit d’une éthique de l’amour. Ainsi  cela peut nous autoriser à réunir nos deux maximes en une seule, à la fois morale et éthique, mais de forme disjonctive, qui dit l’essentiel : Aime, ou fais ce que tu dois.

Car, en effet, « la vraie morale se moque de la morale » nous dit aussi Pascal, dans la mesure où l’amour n’en a pas besoin, car il dépasse la logique du commandement et de l’interdit.

 

 

 

 

par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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Samedi 16 juin 2007

Nietzsche : Une éthique de la vie : par delà toute idéalisation et abstraction.

             Il ressort de ses études que les penseurs présocratiques ont su penser avant toute distinction, toute catégorisation du réel. Ils ne connaissaient ni « logique », ni « éthique », ni « physique ». Leur pensée n’en est pourtant pas illogique ni immorale. Platon, avec la philosophie, a commencé à disséquer ‘sauvagement’ le réel, par peur, pour se l’approprier et le réduire au monde des idées. En effet, pour Platon le monde sensible est une illusion et seul le monde des Idées (eidos) est réel, ce qui fait dire à Nietzsche qu’avec Platon commence la longue dégénérescence de l’Occident, dégénérescence qui culmine dans le christianisme, lequel a mis à la portée du peuple, par le sentiment de la charité et de l’amour, un monde idéal constitué par Platon, qui détourne ceux qui y croient du monde réel et vivant.   Nietzsche ‘sympathise’ néanmoins avec les Stoïciens qui, bien que valorisant la raison (logos), sont restés dans un ordre immanent en s’efforçant de s’ajuster avec le ‘grand logos’ du monde.

La question qu’il se pose au sujet de la valeur des valeurs morales part du constat que toute une tradition philosophique, allant de Platon à Kant, en devenant de plus en plus théorique est parallèlement devenue de moins en moins vivante et de plus en plus « morale » au mauvais sens du terme.  La figure du penseur poète, dominante avant Socrate, a été essentiellement perdue.

C’est parce qu’il approuve le monde que Nietzsche accuse la morale, et non l’inverse. Il faut créer des valeurs nouvelles, des valeurs qui sont vitales. Car la question de la morale, c’est avant tout la question de ce qui vaut, de ce pour quoi on serait prêt à vivre.

 

 

 

L’ascétisme est devenu de plus en plus un exercice de mort, dans ses multiples visages, cet ordre intimidant castrateur qui sert d’ordre à la société, qui fonctionne par la punition- marquer la chair et l’esprit- et par le désir morbide de vengeance, il faut impérativement le dépasser.  Ainsi, en réponse à un ordre social atomisant, transgresser cet ordre permettrait de restituer ce flux originel que la vie sociale a figé, en une expérience de l’être comme l’illimité, l’infiniment ouvert.   

 

            Le monde idéal de la vision chrétienne devient, à l’image de son Dieu transcendant, clairement extérieur et supérieur au monde, ce qui fait dire à Nietzsche que les supraterrestres idéaux judéo-chrétiens ont contribués à déprécier le monde terrestre. D’où sa condamnation de tout idéal.  En outre, l’esprit de ressentiment qui émerge avec le christianisme condamne toute réelle forme de vie en développant la conscience obsessionnelle du péché et de la faute. Cette interprétation chrétienne est bien plus vénéneuse et corrosive pour la vie que tout acte. Un exemple, parmi d’autres, du problème des jugements moraux et de la mauvaise conscience : « Le christianisme donna du poison à Eros, il ne mourut pas mais dégénéra en vice ».

 Nietzsche prône une existence joyeuse et légère par-delà le bien et le mal. La morale serait tellement lourde psychologiquement qu’elle en deviendrait inefficace, car soit elle inhibe l’existence en la culpabilisant, soit elle suscite le contraire de ce qu’elle souhaite (l’interdit excite le désir de transgression, la chose est bien connue).  Elle deviendrait même contre-productive.  

 

 

Cela ne signifie pas qu’il soit pour le mal, cela signifie vivre d’une façon tellement supérieure que l’on n’a plus besoin de lutter contre le mal pour aimer le bien. On ne se positionne plus par rapport à, en réaction. Mais on agit spontanément. La morale, en effet, a une fâcheuse tendance à se poser en s’opposant. Il y a quelque chose en elle de haineux, voire de non libre. Ainsi on est pour le bien parce que l’on est contre le mal, et non parce que l’on est pour le bien. Si le mal disparaissait, dans ces conditions, comment le bien se situerait-il ? Il s’écroulerait. Nietzsche critique là ce qu’il appelle  la « moraline », cette morale consensuelle, médiocre, acceptable par tous. (Il s’agit de dire que Nietzsche a, comme les Grecs, une conception aristocratique de l’existence). Alors que la véritable pitié consiste à ne pas sacrifier la part noble de l’humanité par complaisance avec les « petites faiblesse humaines ».

 

Nietzsche invite à se situer par delà les logiques binaires et manichéennes,qui manquent du coup le réel ;  à dépasser même la dialectique dans une existence authentique qui, toujours du point de vue de la vie et de la puissance, se situe par-delà. Dans le réel.

Il pense qu’il est possible de connaître autre chose que le couple inhibition-transgression. En réalité, l’éthique qu’il veut atteindre est une attitude qui est un profond amour du bien, un profond amour de l’existence et de ce qui est, qui estime suffisamment le bien pour n’en pas faire le simple contraire du mal. En ce sens, il ne détruit pas vraiment la morale, mais imagine une hypermorale, si morale qu’elle n’aurait pas à lutter contre le mal pour affirmer le bien. Il ne veut être qu’affirmateur.  Le bien qu’il saisit n’étant pas définissable dans les termes qui sont les nôtres, tant nous avons une vue limitée des choses du fait de notre obsession du mal. Ce qui se rapproche le plus de ce bien réside dans la légèreté. Une immense légèreté. Débarrassée des poids culpabilisateurs des idéaux moraux.  

 

            Il invite donc à vivre ici et maintenant, dans le réel, dans l’instant, en aimant entièrement ce réel, en l’affirmant même : ce oui est l’amor fati, qui est l’amour du destin. Développé par les stoïciens, il désigne, chez Nietzsche, l’acceptation du hasard.

Il appelle à demeurer « maître de ces quatre vertus : le courage, la lucidité, l’intuition et la solitude ».

 

 

par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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Vendredi 15 juin 2007

 

 

III - Critique de la Modernité et des « idoles » : La post-Modernité.

 

 

 

 

 

La « déconstruction » de la Modernité , de ses représentations et de ses valeurs.

  

 

 

            Le moment de la « déconstruction » est venu.  Toutes les représentations chrétiennes et kantiennes sont ébranlées.  Le sens et l’éthique ne sont plus tirés d’une quelconque autorité extérieure (Dieu) ou intérieure ( la Loi Morale ), ni d’un sujet purement rationnel, mais bien d’un être humain qui veut se dépasser, un être complet qui pense, qui ressent, qui désire, qui n’est plus ‘atrophié’ de son ‘côté animal’, un être par lequel s’exprime l’énergie de la vie et la volonté de puissance.(Qui n’est pas un désir dictatorial de dominer le monde, mais exactement l’inverse. C’est non pas la maîtrise, mais la maîtrise de la maîtrise. La volonté de puissance est un art souverain d’affirmation, qui prend sa source dans un grand oui dit à la vie).

 

             Avec Marx et Freud, Nietzsche est considéré comme un des trois grands « maîtres du soupçon ». Afin de remuer une culture européenne pétrifiée dans ses contradictions.  Tous trois ont montré comment les grandes institutions, comme l’Etat, la Morale ou la Religion , loin de délivrer l’homme, peuvent le faire régresser jusqu’à devenir l’ombre de lui-même.

Faute de temps, c’est sur Nietzsche, le critique le plus radical, que je vais concentrer mon attention.  

 

            D’abord, rappelons que Nietzsche est contemporain du romantisme allemand, à la fin du XIXème  siècle. Il suit une formation de philologue (interprétation des textes Anciens), ce qui va expliquer son attrait et sa connaissance du monde grec. Monde grec présocratique, du divin et des mythes, de l’immanence et de l’enchantement de cette immanence, qu’il considère comme le « summum de l’humanité ».

A la différence pourtant de la cosmologie dominante grecque, Nietzsche se représente le monde comme il le ressent : ce monde est « un monstre de forces » en lui-même dépourvu de sens, qui est régi par un jeu aveugle de forces, qui sont les énergies de la vie. De même en est-il pour lui de l’individu. Il déconstruit aussi la conception -d’abord cartésienne- du sujet comme un être rationnel et libre qui prétend se « faire comme maître et possesseur de la nature ». En effet, pour Nietzsche l’individu est d’abord le lieu où s’opposent aveuglement un certain nombre de forces, d’abord inconscientes. Il a une conception tragique -lucide ?- de l’existence et du monde qui, en tant que tels, n’ont aucun sens, mais sont des réalités essentiellement esthétiques.  

 

            Son cri, qui est un cri de détresse : « Dieu est mort », est le constat du nihilisme. Si Dieu est mort, c’est parce que nous l’avons tué. En effet 25 siècles de structure métaphysico-religieuse ont contribué à appauvrir le réel, voire à l’annihiler, si bien qu’il est devenu asséché et désenchanté, les mythes et le divin l’ont désertifié, accablés par la raison et les idéaux. Pour Nietzsche, le nihiliste, c’est celui qui est bourré de « convictions fortes » et hautement morales. C’est celui qui possède des idéaux- des « idoles »- quels qu’ils soient, et qui, du coup, s’est détourné du réel et de la vie qu’il s’est mis à déprécier.

Nietzsche explore beaucoup la « psychologie des profondeurs ». Il se demande comment, dans un monde désenchanté, pouvons-nous continuer à croire à des valeurs dès lors que l’on comprend qu’elles ne sont que les sublimations d’un besoin trop humain de se préserver du sentiment de l’absurdité de l’existence et de la peur de la mort ?

Il dira, pour le dire brièvement , qu’il faut mettre l’art -illusion consentie- au service de son existence et de la vie, et, en une passion joyeuse, « faire de sa vie une œuvre d’art ». Le  seul sens que nous pouvons tirer de notre propre existence doit ainsi être construit par l’individu.   

 

            Cette introduction, dans les grandes lignes, va nous permettre de mieux appréhender sa conception de l’éthique, et sa critique de la morale chrétienne.

Nietzsche décide de se placer dans une perspective, adoptée par les Stoïciens et certains penseurs présocratiques, qui est celle de la nature, et plus fondamentalement celle de la vie. Ainsi il interroge, dissèque la morale chrétienne, ses valeurs et ses idéaux, d’une manière inédite.  Il accuse la morale fondée sur un Dieu transcendant et celle, qui est la même mais sécularisée, qui ne s’adresse généralement qu’à ce qu’a l’homme de moins naturel, sa raison, de s’être détourné  de la vie même en la dépréciant aux noms de valeurs plus hautes, alors que toute morale bien comprise devrait d’abord être un moyen au service de la vie.

 

 

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Jeudi 14 juin 2007

Le fondement de la morale. Conflits de perspectives : Conviction et Responsabilité.

  

 

           

 

            Chez certains moralistes comme Hume ou Rousseau, le sentiment est le véritable fondement de toutes les inclinations morales, inclinations qui ne sont que des formes de sympathie ou d’amour (de soi) sublimées. Ils s’opposent en cela aux philosophes rationalistes (comme Descartes ou, jusqu’à un certain point, Kant) qui considèrent que le devoir procède de la connaissance de la Loi , clairement instaurée par la raison.

 

            En voulant s’élever vers l’universel, donc vers la prise en compte d’autrui, la morale kantienne implique une identification à autrui, donc la prise en compte de son intérêt propre à travers celui d’autrui. C’est dans ce sens qu’un philosophe comme Schopenhauer va critiquer la morale kantienne qu’il considère comme un masque de l’égoïsme dans la mesure où je peux me regarder non comme toujours actif mais comme passif. Autrement dit, dans mon intérêt, mon égoïsme se décide en faveur de la justice et de la charité. Par exemple, je ne permets pas le mensonge, car si je le permets je serai à mon tour lésé. Cependant, il faut alors constater que la morale kantienne implique une reconnaissance d’autrui comme un autre moi qui m’est égal en droit et en dignité. 

Hegel, quant à lui, a critiqué le formalisme abstrait désincarné, voire inincarnable, de la morale kantienne. Du reste, dire qu’une action moralement bonne n’est pas simplement une action conforme au devoir, mais une action faite par devoir, a pour conséquence qu’il n’est pas possible de savoir par expérience si une action a jamais été faite moralement, c’est-à-dire purement par devoir, puisqu’une action ne nous montre jamais qu’une conformité extérieure au devoir et non l’intention de l’auteur de l’action. Cette morale kantienne a priori comporte des faiblesses dans la mesure où peu importent les conséquences d’une action pourvu que celle-ci ait été accomplie par devoir. D’où la polémique de Kant avec B. Constant sur le droit de mentir par humanité : Kant soutient en effet qu’il ne faut jamais mentir, même si les conséquences peuvent être néfastes/ On ne peut jamais prévoir exactement les conséquences d’une action, ainsi, par prudence, tenons-en nous à la pureté de l’intention, qui, elle, dépend entièrement de nous/Ce qu’il dit en substance. C’est là le débat entre éthique de conviction, qui serait fondée sur le devoir et la pureté de l’intention, qui serait commune au christianisme et à Kant, et éthique de responsabilité qui, elle, serait a posteriori, c’est-à-dire qu’elle juge la moralité d’une action sur ses conséquences, qui est d’abord l’utilitarisme de J.Bentham ou de J.S. Mill (la principale différence entre ces deux auteurs est que le premier va juger moralement une action en fonction de la quantité globale des plaisirs qu’elle produit, quand le second va la juger en fonction de la qualité de ces plaisirs/ Ce qui donne lieu à toute une argumentation technique que je vous épargne). En ce qui concerne la distinction entre éthique de conviction et éthique de responsabilité, je me permets de vous citer le petit texte, très clair, du sociologue allemand Max Weber qui a opéré cette distinction devenue classique, qu’il juge d’une opposition irréductible.  Le Savant et le Politique (1919) (je souligne)

 

 

 

« Il est indispensable que nous nous rendions clairement compte du fait suivant: toute activité orientée selon l'éthique peut être subordonnée à deux maximes totalement différentes et irréductiblement opposées. Elle peut s'orienter selon l'éthique de la responsabilité ou selon l'éthique de la  conviction. Cela ne veut pas dire que l'éthique de conviction est identique à l'absence de responsabilité et l'éthique de responsabilité à l'absence de conviction. Il n'en est évidemment pas question. Toutefois il y a une opposition abyssale entre l'attitude de celui qui agit selon les maximes de l'éthique de conviction - dans un langage religieux nous dirions : « Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l'action il s'en remet à Dieu» - et l'attitude de celui qui agit selon l'éthique de responsabilité qui dit: « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes. » Vous perdrez votre temps à exposer, de la façon la plus persuasive possible, à un syndicaliste convaincu de la vérité de l'éthique de conviction que son action n'aura d'autre effet que celui d'accroître les chances de la réaction, de retarder l'ascension de sa classe et de l'asservir davantage, il ne vous croira pas. Lorsque les conséquences d'un acte fait par pure conviction sont fâcheuses, le partisan de cette éthique n'attribuera pas la responsabilité à l'agent, mais au monde, à la sottise des hommes ou encore à la volonté de Dieu qui a créé les hommes ainsi. Au contraire le partisan de l'éthique de responsabilité comptera justement avec les défaillances communes de l'homme (car, comme le disait fort justement Fichte, on n'a pas le droit de présupposer la bonté et la perfection de l'homme) et il estimera ne pas pouvoir se décharger sur les autres des conséquences de sa propre action pour autant qu'il aura pu les prévoir. »

              

 

            Cependant, il semble qu’une tradition bien ancrée donne plus de poids à la conviction, à l’intention d’où procède l’acte, qu’à l’action elle-même. Le problème semble bien être celui du fondement de l’action morale. Nietzsche critiquera virulemment l‘éthique de conviction, ainsi que la charge d’idéaux dont elle s’alimente, qu’il juge profondément annihilatrice de la vie et de l’individu.

           

            Schopenhauer, contre Kant, pense qu’avant tout discernement rationnel, le problème de l’action morale réside d’abord dans la volonté. Pour lui, la morale obéit d’abord à l’ordre des sentiments.  L’homme est essentiellement égoïste, c’est aussi un être de souffrance qui fait preuve de compassion et de pitié. Pour son propre bien, ainsi, il se doit d’éviter le spectacle de la souffrance d’autrui. Il ressent son propre ego comme celui des autres. Celui-ci génère de la souffrance, et celle-ci, on le sent bien, est universelle. De la pitié, pour Schopenhauer, procèdent justice et charité. Et ces vertus gommeraient les barrières (individuelles) entre le moi et le non-moi.  Le fondement ultime de la morale serait la sympathie (ressentir l’autre, sa souffrance). Cette ‘pitié’ se trouve investie d’une double destination éthique et métaphysique : d’une part elle fonde la morale, et de l’autre elle ouvre à l’essence ultime des êtres. Schopenhauer prône la négation de l’ego souffrant, par et dans la morale, car paradoxalement une ouverture totale à la souffrance du monde (à la « souffrance absolue »),  permet de s’en détacher : si tout est souffrance, alors rien n’est souffrance. D’où l’attirance de Schopenhauer pour le Bouddhisme.   

 

 

 

            Tout cela reste très chrétien, très ancré dans des valeurs chrétiennes de sacrifice. Nietzsche dénonce notamment la pitié en tant qu’elle est un ressort fondamental de la moralité. Or, pour Nietzsche, cette moralité chrétienne est fondamentalement mauvaise, car contraignante, et elle broie ainsi la vie qu’au fond elle récuse.  Avec Nietzsche, c’est la post-modernité, c’est-à-dire l’après humanisme, qui fait son entrée en scène ouvrant la voie à l’essentiel du matérialisme contemporain.

 

 

par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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Mercredi 13 juin 2007

L’éthique des droits de l’homme, l’humanisme abstrait et le devoir.

 

 

            L’homme est libre : son existence intervient avant même qu’il soit prédéterminé entièrement par son essence. Car  Rien n’est donné naturellement, tout est à construire dans l’agir. Autrement dit, c’est dans l’agir que l’homme peut conquérir sa liberté. L’existence de l’homme précède son essence. De là une critique du racisme et du sexisme, lesquels reviennent à enfermer un être humain dans une essence particulière propre à chaque race, à chaque sexe. C’est là nier la marge de manœuvre qu’a l’homme, c’est nier son espace de liberté.  Cette critique va caractériser au plus haut point l’éthique moderne, c’est-à-dire, pour l’essentiel, l’éthique des droits de l’homme.  En effet, notre fameuse Déclaration de 1789, dans son principe profond, signifie que l’être humain a des droits, qu’il mérite d’être respecté abstraction faite de toute espèce d’appartenance communautaire. Ce n’est plus comme membre d’un corps plus grand que moi, comme exemplaire d’une communauté religieuse, ethnique, nationale, linguistique, religieuse ou autre que je me définis, que je respecte autrui et exige aussi d’être respecté, mais comme individu en général, abstraction faite de toute appartenance particulière autre qu’à celle du genre humain. Voilà l’essence de l’humanisme, au sens propre du terme, « abstrait », qui caractérise notre grande déclaration et, là encore, la rupture avec le monde ancien est totale. 

Kant va tirer deux conséquences morales marquantes de cette nouvelle définition rousseauiste de l’homme par la liberté.  La première touche l’idée que l’éthique réside d’abord et avant tout dans le désintéressement ; la seconde qu’une action authentiquement morale doit être orientée, non vers l’intérêt particulier et égoïste, mais vers le bien commun et l’universel, c’est-à-dire vers ce qui ne vaut pas seulement pour moi, mais aussi pour tous les autres. 

Le désintéressement est le propre de l’action vraiment morale, c’est-à-dire celle qui témoigne de ce propre de l’homme qu’est la liberté entendue comme faculté de s’affranchir de la logique des penchants naturels. La capacité de résister aux tentations auxquelles nous expose l’égoïsme est ce que Kant nomme la « volonté bonne ». L’universalité est la conséquence directe de ce premier principe moral, le bien doit d’abord prendre en compte les intérêts d’autrui, voire de l’humanité toute entière. La loi morale est le principe de détermination de la volonté qui est valable pour tous les êtres raisonnables. Elle revêt donc par définition un caractère d’universalité. Ainsi l’action morale est universellement bonne c’est-à-dire bonne en toute circonstance. Le critère fondamental pour savoir si une action est moralement bonne est même le fait qu’on puisse universaliser sa maxime. D’où la célèbre formule : « Agis selon la maxime qui peut en même temps se transformer en loi universelle ». La pratique (du grec prattein, « agir ») est le domaine de ce qui relève de la liberté. Plus précisément ce terme désigne le champ des actions humaines en tant qu’elles se soumettent, ou sont susceptibles de se soumettre, à la loi morale. La liberté se donne dans et par la loi morale.  Ainsi, on voit que l’éthique kantienne est une éthique du devoir, et non plus de la vertu, parce qu’elle nous commande une résistance, voire un combat contre la naturalité ou l’animalité en nous. Cette moralité réside dans l’intention et va prendre la forme d’un commandement : l’impératif catégorique prend la forme d’une injonction: « Agis de façon telle que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans tout autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen. » 

Le critère de l’acte qui a une valeur morale est donc l’absence de tout motif égoïste. C’est la raison pour laquelle on ne saurait définir la moralité à partir du bonheur, parce que cela équivaudrait à prendre pour fondement de la volonté morale l’objet d’un désir, par définition très variable d’un individu à l’autre. Si nous poursuivons tous notre bonheur, le contenu même de mon bonheur est rigoureusement personnel : se trouverait par là sacrifiée toute perspective de concevoir une quelconque universalité de la loi morale. La morale kantienne n’est donc pas une morale qui vise le bonheur, mais qui nous rend digne d’être heureux.

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Lundi 11 juin 2007

II - La Modernité et l’avènement philosophique du christianisme : Le devoir, la liberté, la raison. 

          

            Bien sûr nous autres (post-)modernes contemporains, n’avons pas du tout cette conception du monde et de l’éthique. Le christianisme a apporté une autre représentation du monde, fondée sur la foi en un Dieu personnel conscient et bienveillant -et non plus sur la vision (theoria) d’un cosmos structuré par une loi anonyme et aveugle-, la volonté est intervenue, la liberté s’est élargie (la vertu éthique ne relève plus fondamentalement de la nature, mais relève désormais de la liberté, celle de l’existence ouverte et non plus de l’essence fermée. Ce qui compte désormais, pour le dire autrement, ce n’est plus ce qui nous est donné au départ, mais ce que nous allons en faire), la charité et l’amour du prochain sont devenus des impératifs, et l’individu a fait son apparition. Bref, notre univers démocratique moderne s’est constitué. Autrement dit, la révolution chrétienne invente la notion moderne d’humanité, l’essence de l’idée démocratique en tant que telle, la conviction que tous les êtres humains se valent, qu’ils sont absolument égaux a priori, du moins en dignité, c’est-à-dire sur le plan éthique. (Avant, il n’y avait pas de « plan » éthique », puisque tout était intégré en une unité harmonieuse).

 La morale se fonde sur la charité, le sentiment d’amour.  

  

La naissance du sujet moderne autonome et libre.

  

            La naissance de la philosophie moderne va consacrer la naissance du sujet, qui avec Descartes et son « Cogito », va progressivement prendre la place que le cosmos occupait chez les Grecs, puis peu à peu s’affranchir d’un Dieu transcendant.  Autrement dit, l’individu libre va devoir refonder sur lui tout l’édifice de la pensée et de l’éthique, et ainsi donner lui-même du sens à son existence, ce qui renforce l’individualité et le pluralisme. L’humanisme moderne se densifie.  C’est à Rousseau qu’il reviendra de formuler le critère de différenciation de l’homme par rapport à l’animal, critère qui deviendra réellement fondateur pour l’humanisme moderne. Descartes, en faisant de la raison seule la spécificité de la nature humaine, tend à ôter le statut d’être humain à tous ceux chez qui la raison et son usage ne sont pas la caractéristique première. Car nous constatons davantage une différence de degré, de quantité, que de qualité, de nature, entre l’homme et l’animal en ce qui concerne l’intelligence. De même en est-il de la sensibilité, les animaux aussi éprouvent du plaisir et de la peine.  Rousseau, dans son texte Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, va trouver ce qui est vraiment le propre de l’homme, ce qui va englober et caractériser bien mieux l’humanité que la définition cartésienne qui revient à la circonscrire à la raison seule. Pour Rousseau, l’humain diffère vraiment de l’animal par sa capacité à s’arracher, à s’émanciper de tout code, de tout « logiciel » naturel. C’est sa perfectibilité qui fait de l’homme essentiellement ce qu’il est. Ce qui laisse percevoir toute la définition moderne de la liberté : l’animal n’est pas libre en ce sens qu’il est prisonnier d’un instinct naturel. A l’inverse, l’homme est si peu programmé par la nature qu’il peut s’en arracher pour le pire (il peut fumer et boire jusqu’à se tuer) comme pour le meilleur (dans l’art notamment, l’homme peut parfois faire preuve d’une générosité totalement sans équivalent dans la nature)

Là est sa liberté entendue comme une capacité de s’évader de tous codes, de toutes catégories qui fonctionneraient comme une prison. C’est donc parce qu’il est libre, en excès par rapport à la nature, que l’homme doit pour ainsi dire s’inventer lui-même, s’éduquer et se perfectionner sans cesse , « tout au long de la vie », comme le disent aujourd’hui nos politiques éducatives… L’homme est le seul animal qui a  une double histoire : individuelle (éducation) et de l’espèce (culture et politique). C’est là-dessus que la philosophie moderne va reconstruire et refonder une théorie et une morale, pour enfin remplacer les cosmologies et les théologies d’antan…

Nous sommes désormais très loin de la maison, belle, harmonieuse et habitable qu’était l’ordre cosmique des Anciens. Il va falloir, dans ces conditions, précisément « mettre de l’ordre » dans toute cette réalité qui à première vue n’en offre aucun. En d’autres termes, il va nous falloir, à la différence des Anciens, partir de l’idée que «  rien n’est donné, tout est construit ». La pensée n’est plus un « voir » (theoria) mais un travail intellectuel qui consiste à relier les phénomènes naturels entre eux de sorte qu’ils s’enchaînent  et s’expliquent les uns par les autres. Cette « méthode expérimentale », pratiquement inconnue des Anciens, va devenir la méthode fondamentale des sciences naturelles modernes. Du coup, la valorisation du travail s’avère inséparable de cette conception moderne du monde, car il permet de développer l’un des traits fondamentaux de l’existence humaine : celui par lequel la liberté nous pousse à nous affranchir de notre condition animale, pour nous perfectionner et nous « cultiver » dans tous les sens du terme. C’est aussi porteur de principes démocratiques : car en vérité cela vaut pour tous les humains, en tout temps et en tout lieu.

Nous allons passer outre les détails théoriques de quelques philosophes majeurs, pour en arriver à leur morale. Cependant, il me semblait utile d’insister sur ce changement radical de paradigme dans la mesure où celui-ci est la cause d’une révolution sur le plan éthique.

 

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Lundi 11 juin 2007

 

 

 

Les Stoïciens : s’’ajuster’ à l’ordre du monde.           

 

 

            Les Stoïciens, en particulier, voient le monde comme un ordre organisé, dans lequel chaque ‘organe’, chaque chose qui compose ce monde est à sa place et est merveilleusement fait pour remplir sa fonction. En plus, l’ensemble forme un tout parfaitement cohérent, voire rationnel (logos).  Et divin, parce que cette merveilleuse harmonie cosmique (non extérieure et supérieure au monde comme le Dieu des Juifs et des Chrétiens) n’est pas créée ni inventée par les hommes, mais bien découverte ou dévoilée, et cela, par l’usage de la partie rationnelle (logos) des hommes qui ainsi ‘s’associe’ naturellement au divin cosmique.    Cet effort théorique permet de s’élever jusqu’à la deuxième sphère de la philosophie : celle de l’éthique. Pour Epictète, l’un des représentants de l’Ecole stoïcienne, l’essentiel est de distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. L’ordre du monde ne dépend pas de nous. Notre attitude devant cet ordre du monde dépend de nous : ou on le désire, et alors on participe au monde et on est vertueux, ou on le refuse, on s’insurge et on est des fous insensés et malheureux. Car le malheur est de désirer ce qui ne dépend pas de soi. Etre éthique, c’est en effet, par la connaissance de l’ordre cosmique dévoilé par la raison, s’y ajuster.  Chez les Anciens, le juste prime sur le droit. Le juste, en ce sens éthique, est ce qui est « ajusté », la justice se confond avec la « justesse ».   L’idée fondamentale c’est que dans cet ordre cosmique dévoilé par la théorie, chacun d’entre nous à sa place, son « lieu naturel », et que la justice consiste fondamentalement dans l’effort que nous faisons pour nous y ajointer, pour coïncider avec le monde. Exercer sa fonction propre, c’est faire preuve de vertu. Et Aristote définit le bonheur comme l’ « activité de l’âme conforme avec la vertu », le bonheur est une activité. L’âme rationnelle vise la vertu, et la vertu vise le bonheur. Les quatre vertus qu’on appellera avec les Stoïciens « cardinales », les plus souvent citées, sont le courage- Aristote nous dit la sincérité-  la modération (ou tempérance), la justice et la prudence.

L’éthique individuelle consiste en premier lieu à bien  s’occuper de soi-même. La prudence, elle, engage à bien s’occuper de ses proches, de ses amis, et de la vie de la Cité.    

 

            La justice, et l’attitude éthique dans le monde, consiste donc à y trouver sa place (pour bien y vivre), à s’y ajointer pour  accomplir sa mission et sa fonction propre (c’est là la vertu) au sein du grand tout de l’univers. Chacun doit donc occuper sa place naturelle, qui est sa destinée, son fatum. Et c’est là la liberté des Grecs : celle d’assentir à la nécessité. (l’amor fati). (Un cynique a dit que cette liberté s’apparentait à celle du « chien en laisse »…)Bien sûr chaque homme est destiné à une fonction différente ; à lui de la découvrir. Certains doivent être citoyens, d’autres esclaves. Certains sont faits pour commander, d’autres pour obéir. Ce monde repose sur une conception hiérarchique et aristocratique et quiconque transgresse cet ordre naturel est coupable d’hubris, de démesure, et doit mourir. (Ce qui est arrivé à Socrate, vous vous en souvenez, lui, « l’homme le plus juste d’Athènes », condamné à boire de la ciguë pour impiété (!) et corruption de la jeunesse).    Du reste, l’individu n’existe pas encore, l’homme est conçu, à tous les niveaux (famille, Cité, Cosmos), comme une partie d’un tout auquel il lui faut s’intégrer. Cette conception est holistique, et le bien commun prime sur celui de ses parties. L’éthique stoïcienne est un exercice de la vertu, qui procure du plaisir, et vise le bonheur. C’est un bien vivre ajusté  Ces exercices de sagesse tournent le pratiquant vers la réalité cosmique de l’ordre naturel où il doit occuper sa place. Cette éthique est une pratique, un agir qui se fonde sur la nature et la raison.

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Dimanche 10 juin 2007

   

 I - A l’origine du terme : Les Grecs. Une attitude dans le monde.  Ethique de la vertu.

 

 

 

 

Cosmologie grecque : l’éthique comme art de vivre.

  

 

 

 

            Dans la philosophie grecque et hellénistique, l’éthique est une des parties de la philosophie, à côté de la physique (qui traite de la nature-phusis) et de la logique (qui traite des règles de la pensée), l’éthique concerne la conduite de la vie humaine en tant qu’elle est orientée par la recherche du bien.  

Socrate est un des premiers penseurs grecs à se consacrer essentiellement à l’éthique, cette dernière est alors conçue comme une sagesse pratique. L’éthique est d’abord une attitude, un comportement. Plus fondamentalement, la vertu est un exercice.  La philosophie ne s’était pas encore réduite à un discours, à un commentaire réflexif portant sur des notions abstraites. Elle était d’abord et avant tout une pratique, un exercice quotidien, car elle visait la sagesse, un art de vivre et pas seulement celui de la parole ou même de la pensée. Plus concrètement, on raconte par exemple qu’un philosophe grec, Cratès, demandait à ses élèves de tirer un poisson mort par une petite laisse pour traverser la place du marché à Athènes. Comme vous pouvez l’imaginer, le malheureux était victime de moqueries en tout genre. Le but de l’exercice était que l’élève apprenne lui-même à se moquer du qu’en-dira-t-on, qu’il se détourne des conventions sociales futiles et artificielles pour se tourner vers des choses plus essentielles, plus réelles.    En effet, les différentes Ecoles grecques de philosophie sont d’abord des lieux de vie, des écoles de sagesse pratique habitées par des disciples qui tâchent d’occuper le monde, de s’y comporter conformément à leurs conceptions de celui-ci.  Chez ces philosophes, savoir, dire et faire étaient intimement liés. Et ce n’est que le développement du christianisme, puis de la Modernité , qui a dissocié ces termes.  Qui a opéré un glissement progressif d’un modèle éthique centré sur l’exercice à un simple discours.  

 

 

            Il faut aussi rappeler, pour tenter de comprendre les Grecs, qu’ils avaient une conception cyclique du temps et du monde. Celui-ci n’a pas été créé, mais est éternel, évoluant par cycles et retours de cycle. En outre, le divin des grecs est radicalement immanent au réel, c’est-à-dire qu’il se confond avec l’ordre (cosmos) du monde en tant que tel, il en est même la structure intime, qui fait de lui un ordre harmonieux, merveilleusement organisé, juste, beau et bon.  Voilà, pour autant qu’on puisse le dire en quelques lignes, la conception dominante qu’avaient les Grecs du monde. 

 

            Avec Socrate, Platon et quelques écoles de pensées (notamment les Stoïciens), la question de l’homme se précise, et fait l’objet d’une interprétation morale. Celui-ci est conçu comme un être double, contradictoire, en lequel lutte une part naturelle, basse, animale, et une part divine (logos) : raison, intelligence, âme immortelle.  Et c’est précisément l’usage de cette part spécifique à l’homme qui va permettre la connaissance de ce qui est bon, et, partant, d’adopter une ‘conduite bonne’.  Autrement dit, l’éthique des Grecs est intimement liée à leur façon de concevoir le cosmos. L’éthique se fonde sur la connaissance rationnelle de ce qui est. (D’où la fameuse phrase de Socrate : « Nul ne fait le mal volontairement », car on le fait, d’après lui, par ignorance du bien/ Le problème de la faiblesse de la volonté qui sachant où est le bien, commet quand même le mal, n’interviendra que quelques siècles plus tard). D’où la nécessité de la philosophie qui, avant tout discours, permettait d'accèder à la "vie bonne".

par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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Samedi 9 juin 2007

Distinguer « éthique » et « morale ».