Spirale ascendante

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Présentation

  • : Alchimie du verbe; tentatives d'ouverture aux interstices
  • : philosophie
  • : Une relation (un rapport au monde, aux êtres et aux choses) qui demeure en définition... Quelques délires... aussi. Des bêtises on croira...-- entre lesquelles, pourtant, quelques pépites... Bref... ici sont posées certaines choses qui me passionnent, qui me touchent. Un petit atelier de chercheur de vérités-- si l'on peut parler de "vérités". Du spontané plus que du fini. Mais cela dépend... Bonne lecture !
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      Du lire et de l'écrire

 

  "De tout ce qui est écrit, je n'aime que ce qu'un homme écrit avec son sang. Avec du sang écris, et tu apprendras que sang est esprit.

Il n'est guère facile d'entendre le sang des autres: d'oisifs lecteurs me sont odieux.

Qui connaît le lecteur, pour le lecteur celui-là plus rien ne fait. Encore un siècle de lecteurs -et l'esprit même sera puant.

[...] En montagne, de cime en cime va le plus court chemin; mais pour le prendre il faut avoir de longues jambes. Que cimes soient les sentences, et ceux auquels on parle grands et altiers!

L'air rare et pur, proche le danger et l'esprit plein d'une joyeuse malice: comme tout cela ensemble s'accorde bien!

Autour de moi je veux avoir des farfadets, car je suis courageux. Courage dont s'effarouchent les spectres lui-même se crée des farfadets, -le courage veut rire.

Plus ne sens avec vous; ces nuées qui au-dessous de moi s'offrent à ma vue, ces choses noires et pesantes dont je me ris, -précisément ce sont vos nuées d'orage.

En haut vous regardez quand de hauteur avez envie. Et je regarde en bas car je me tiens sur les sommets.

Qui de vous tout ensemble peut rire et se tenir sur les sommets?

Qui gravit les plus hautes cimes se rit de toutes les tragédies jouées et de toutes tragédies vécues.

Courageux, insouciants, railleurs, brutaux, -tels nous veut la sagesse; c'est une femme et qui jamais n'aime qu'un guerrier.

Vous me dites: "La vie est pesante à porter." Mais pourquoi donc auriez-vous avant midi votre fierté, et le soir votre soumission?

La vie est pesante à porter; mais ne soyez donc si délicat ! Nous sommes tous de jolis ânes et de jolies ânesses aux reins solides.

Qu'avons-nous en commun avec le bouton de rose, qui frémit dès qu'une goutte de rosée pèse sur son corps?

C'est vrai; si nous aimons la vie, ce n'est par habitude de vivre, mais c'est par habitude d'aimer.

Il est toujours quelque délire dans l'amour. Mais toujours aussi il est quelque raison dans le délire.

Et moi-même, qui bien m'entends avec la vie, il me semble que papillons et bulles de savon, et tout ce qui parmi les hommes est de leur sorte, de l'heur ont le mieux connaissance.

Ces petites âmes légères, folles, élégantes, mobiles, à les voir qui voltigent  -Zarathoustra est entraîné aux larmes et aux chants !

Je ne croirais qu'en un dieu qui à danser s'entendît !

Et quand je vis mon diable, lors je le trouvai sérieux, appliqué, profond, solennel : c'était l'esprit de pesanteur -par qui tombent toutes choses.

Ce n'est par ire, c'est par rire qu'on tue. Courage ! Tuons cet esprit de pesanteur !

J'ai appris à marcher; de moi-même, depuis, je cours.

J'ai appris à voler; pour avancer, depuis, plus ne veux qu'on me pousse !

Maintenant je suis léger, maintenant je vole, maintenant me vois au-dessous de moi; par moi c'est maintenant un dieu qui danse.

     Ainsi parlait Zarathoustra."

 -Nietzsche-

Mercredi 8 août 2007

Un ami s’est suicidé hier. Un ami d’un ami, pour tout dire. Que je connaissais de loin. Quelques souvenirs en commun.  Un garçon plein de vie, jovial, très sympathique. Mathieu. Qui faisait sans arrêt le pitre. Et nous aimions ça.

 

Le suicide nous heurte ; dans le sens où cet acte soulève plein de questions.

 

Scandale que le suicide des jeunes.  Absurde que de se demander si on est « pour » ou « contre » le suicide. Cette question est une insulte. Une insulte commise à l’encontre de tous ces jeunes, et moins jeunes, pour qui la vie est devenue un tel calvaire qu’ils ressentent la nécessité de la quitter.  Le suicide n’est pas un choix, on y est conduit quand la douleur dépasse les ressources qui permettent d’y faire face. Il n’y a pas à juger moralement le suicide. Le suicide, pour certain, est malheureusement une nécessité. C’est un fait. Devant ce fait récurrent en France, et ailleurs, nous avons l’obligation de nous interroger sur nos modèles, et les exclusions qu’ils impliquent. …

Mathieu, nous ne t’oublierons pas. Je m’en rappellerais toujours, de cette fameuse soirée, lors de laquelle nous avons  tant sympathisé et bu, quand tu en es tombé dans la Seine ! Je m’en souviendrai. Quelle nuit… !   Quelle frange rigolade !

 

Hier… tu n’es pas tombé, ivre quasi mort, dans la Seine, mais tu as sauté du 6ème étage de ton immeuble, depuis ta chambre.

 


par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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Mercredi 8 août 2007

La réaction, d’après Nietzsche, consiste pour le dire simplement à se poser en s’opposant.  Tandis que l’action positive serait pure affirmation. La réaction serait donc un mouvement second qui suivrait une appréciation première, une appréciation négative. Ainsi l’on s’insurge contre quelque chose. Mais ce contre ne permet pas la distanciation nécessaire à la liberté de l’esprit, du vouloir, et de l’agir. Ce contre enferme plus qu’il ne libère- illusion du révolté. Car le contre s’accroche, en le décriant, à ce qui est l’objet de son insurrection individuelle. Alors que l’indifférence signe la réelle émancipation.

N’agissons-nous que par réaction ? Non, et c’est fort heureux. Il advient, dans les interstices, des instants de pure spontanéité, des instants d’affirmation. Où l’on ne se situe pas par rapport à, mais où l’on est authentique, l’auteur de ; des instants tels qu’on saisit profondément la magie de cette apport non intermédié. L’affirmation n’est pas un fantasme d’adolescent idéaliste ; l’affirmation n’est pas simplement un idéal ; l’affirmation est une réalité qui se donne, pour qui est encore possible l’attention à ce qui est proche.

Pourrait-on confondre cette exigence avec la donne du prédéterminisme ? Autrement dit, l’action purement affirmative, l’action authentique n’est-elle pas déterminée, et serait-ce aussi un leurre que de penser à vouloir la faire, par force d’esprit, s’abreuver inextinguiblement à la source de la vie, à la source des forces pures ?  Le désir dépasse-t-il là la volonté ? 

 

par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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Mardi 7 août 2007

Le pouvoir est le degré le plus bas de la puissance. Ce qui importe, c’est l’effectuation de la puissance inhérente à chaque être. La fleur croit et fleurit sans pourquoi. C’est là sa puissance que de croitre et de fleurir. Le pouvoir des ronces et autres mauvaises herbes peut l’étouffer et faire obstacle à l’effectuation de sa puissance. Le pouvoir contraint. La puissance épanouit. Séduction, fermeture contrainte, « dogmatisme réactif, moribond et craintif », autoritarisme coercitif sont les perverses facettes des représentants du pouvoir que sont les psys, les politiciens, les prêtres, les policiers… Authenticité, volonté, ouverture, engagement , « vitalisme actif », libération et épanouissement harmonieux, créatif et vivace sont les formes et les suites nécessaires pour un individu qui entend accomplir une pleine effectuation de sa puissance.

Le pouvoir enchaîne et rapetisse. La puissance se déchaîne et fait accéder à l’éternité, dans une dilatation du temps qui est pleinement Être et présence de l‘Esprit. La puissance est ouverture au monde, accès au cœur du réel pur. Pour être pleinement dans l’existence, il faut s’insérer dans le flux des forces de vie, laisser venir une harmonie qui est déjà là et que, par peur d’etre emportés, nous tenons à l’écart. Le pouvoir contrôle et étouffe tout. La puissance accueille et libère.

par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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Mercredi 11 juillet 2007

Jamais l’homme n’a été aussi petit. Nous avons fait justice à l’aristocratisme de cette plainte. Pour Nietzsche la nature de ce qui est aristocratique – ou de ce qui est vulgaire – est d’abord une question et il consacre tout un chapitre de Par delà bien et mal à tenter d’y répondre. Comme le note très justement Michel Deguy, il y a pour Nietzsche “ un souci du mystère de la “bassesse” ”. Mais il ne faut pas gommer non plus le comique impliqué dans cette manière de voir et d’évaluer, que l’on pourrait nommer “ approche gulliverienne ”, et qui consiste à grandir et à rapetisser l’homme artificiellement. Le rire est le meilleur antidote contre les ricanements déprimants de ceux qui ne s’amusent jamais. Tout le Zarathoustra est une comédie parodique anti-chrétienne, c’est-à-dire anti-moderne et anti-wagnérienne. Contrairement à ce qui pourrait sembler au premier abord, ce texte est de l’anti-spectacle concentré et il est sans doute tout aussi impossible de le mettre en scène sans ridicule qu’un dialogue de Platon. Ceux qui n’entendent pas la plaisanterie, et elle est difficilement perceptible pour le lecteur non-germanophone, commettent le plus grave des contresens. Ils alourdissent le “ message ” de Zarathoustra. Ils se prennent pour des “ surhommes ”. Ils oublient que le surhomme comme le dernier homme sont des inventions de Nietzsche : “ Le contraire du surhomme est le dernier homme : j’ai créé celui-ci en même temps que celui-là ”. Le dernier homme, le bien-pensant satisfait et fier, même, de sa petitesse, incapable tout à la fois du moindre rire et du moindre sérieux, est celui dont on peut le plus sérieusement du monde se moquer : “ ... plus la philosophie se heurte à des rivaux impudents et niais, plus elle les rencontre en son propre sein, plus elle se sent d’entrain pour remplir la tâche, créer des concepts, qui sont des aérolithes plutôt que des marchandises. Elle a des fous rires qui emportent ses larmes ”.  Et, comme le suggère Jean-Luc Nancy, ce sens-là, qui est aussi sens de l’humour, est ce qu’il y a de plus résistant en nous.

 N’oublions pas que le “ dernier homme ” n’est pas une catégorie sociologique, mais un “ personnage conceptuel ” qui peut venir envahir chacun d’entre nous à ses moments de faiblesse (car “ qui peut se vanter de tenir incessamment la barre du sens ? ”). À sa manière de le déloger promptement, se mesure le charme et la puissance de quelqu’un. Personne, à proprement parler, n’est “ un dernier homme ” ; personne, non plus, n’est un “ surhomme ”. Ni Nietzsche, ni son porte-parole, Zarathoustra, ne se prennent pour des surhommes. Et le dernier homme, comme personnage conceptuel, est, précisément, personne, puisqu’il n’est doté d’aucune individualité. Le Zarathoustra est d’ailleurs un livre “ pour tous et... pour personne ”, comme le précise son sous-titre. Peu de commentateurs ont tenté de résoudre cette énigme : un livre pour tous et pour personne ? Bien sûr, il s’agit d’un livre qui ne s’adresse pas, comme la plupart des livres, à un public particulier. Quand Nietzsche l’écrit, il sait que ses lecteurs n’existent pas encore (il publie en 1885 à compte d’auteur la dernière partie à un tirage de quarante exemplaires). Mais comme le remarque Giogio Colli, le Zarathoustra n’est pas un livre ésotérique : il “ renvoie à un pullulement de moments d’immédiateté, quasiment à un état continu et multiple... En réalité, tous les hommes possèdent l’immédiateté dionysiaque et, en tous, existent des expressions naissantes, des reflets directs de ce fond...

C’est pourquoi Ainsi parlait Zarathoustra est “un livre pour tous” et, avec lui, Nietzsche entendait inaugurer une réforme révolutionnaire de l’exposition philosophique... Cette œuvre peut donc être considérée véritablement comme une bataille de grande portée ; mais ce qui reste éloigné, caché, inaccessible, quant au fond, trouble la clarté de la communication... C’est pourquoi il s’agit aussi d’un “livre pour personne” ” Le Zarathoustra ne sera donc jamais la Bible d’une surhumanité qui en aurait fini avec le dernier homme. Et cela Nietzsche était le premier à le savoir : “ L’homme décide de rester à titre de supersinge. Image du dernier homme qui est l’homme éternel ”. C’est éternellement qu’il faudra résister à son emprise. La sélection qu’opére l’Éternel Retour est elle-même un processus éternel. Et c’est là que Nietzsche se sépare le plus nettement de la pensée moderne : il n’y a pas pour lui d’affranchissement ou d’émancipation inscrits dans une nécessité historique. Les exceptions, ceux qui, malgré tout, parviennent “ ne serait-ce que dans une certaine mesure, à la liberté de la raison ”[Cf. un des plus beaux textes de Nietzsche : “ Le voyageur ”, Humain trop humain, I, § 638; l'extrait est sur ce blog], ne sont jamais assurés d’avoir définitivement surmonté en eux la servitude. La béatitude est éternelle par éclats, dans l’instant. [“Béatitude éternelle” : absurdité psychologique. Les hommes courageux et créateurs ne conçoivent jamais plaisir et douleur comme ultimes questions de valeur, – ce sont des états corrélatifs, il faut vouloir les deux si l’on veut atteindre quelque chose ”, Frag. post., automne 1885-automne 1887,. Ainsi, il ne peut être question de posséder “ la grande santé ” : “ cette sorte de santé que l’on acquiert et que l’on doit acquérir sans cesse, parce qu’on l’abandonne à nouveau, qu’il faut l’abandonner... ”, Le Gai Savoir, § 382]

Le dernier homme menace ceux-là mêmes qui, hors du troupeau, lui ressemblent le moins, puisqu’il les expose au triple danger du “ grand mépris ”, de la “ grande lassitude ” et du “ grand dégoût ”. La lutte qui s’engage alors n’a rien de surhumain ni de sublime, et Nietzsche déteste ce qu’il appelle “ le ton héroïco-vantard. ” Elle est on ne peut plus ordinaire et quotidienne, pour employer un vocabulaire qui n’était pas le sien et qui n’est plus le nôtre. De cette lutte sortirons-nous grandis, si tant est qu’on en sorte jamais ? Peut-être. Mais en un sens encore inouï de la grandeur, au sens de la “ nouvelle grandeur ” qu’évoque Nietzsche : “ Ne pas voir la nouvelle grandeur ni au-dessus ni hors de soi-même, mais en faire une nouvelle fonction de nous-mêmes ”, – ou, pour le dire autrement : “ ... penser, non pas un sens extraordinaire de l’existence, mais l’existence toute seule, toute nue, en tant que sens ”. Question de courage non moins que de probité : vertus nietzschéennes, s’il en est.

par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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Mercredi 11 juillet 2007

“ Au monde moderne, écrit Giorgio Colli, il ne déclare pas son mépris, il le crie. Il ne se limite pas à dire, en termes encore contrôlés : “Que désire par-dessus tout et en définitive un philosophe de lui-même ? Outrepasser, en lui-même, son propre temps, devenir sans temps”, mais il finit par exploser sans retenue : “... et pour ne laisser aucun doute sur ce que je déprécie, ce sur quoi je jette mon mépris : c’est l’homme d’aujourd’hui, l’homme dont fatalement je suis le contemporain. L’homme d’aujourd’hui – je suffoque sous son souffle impur... mon sentiment se révolte, éclate, à peine j’entre dans l’âge moderne”. La lecture de Colli est du plus haut intérêt en ce qui concerne le problème qui nous occupe ici. En effet, la question de la modernité n’est pas un thème parmi d’autres dans la philosophie de Nietzsche. La relation de Nietzsche à son temps est le motif le plus puissant de sa pensée et elle est éminemment paradoxale. D’un côté il veut échapper à son temps en gagnant une intransigeante inactualité, mais, d’un autre côté, il est de plus en plus habité par le monde qui l’entoure, au point de prétendre y faire lui-même événement en “ coupant l’histoire en deux ”. Ce paradoxe ne serait pas étranger à ce qui a pu mener Nietzsche à ce qu’il est convenu maintenant d’appeler son “ effondrement ”. Ne devient-on pas “ fou ” lorsqu’on s’expose à une double contrainte aux termes aussi inexorables l’un que l’autre ? Nietzsche se place par rapport à son temps en position d’extériorité absolue, mais il sait aussi qu’il commence à être lu et interprété, il se sent devenir posthume, et il prétend à être le prophète d’un âge nouveau. Une colère sans mesure se mêle, comme de la lave à l’océan, à une impatience sans retenue.

 À quoi bon, dès lors, nous imposer, nous lecteurs du philosophe, l’épreuve de cette inactualité radicale ? – Il ne s’agit pas de voir en quoi la pensée de Nietzsche peut être utile pour nous, si elle concerne, si elle enrichit ou stimule les problèmes modernes : en réalité sa pensée sert à une seule chose, à nous éloigner de tous nos problèmes, à nous permettre de nous regarder au-delà de tous nos problèmes. Dans la mesure où les problèmes de son présent sont encore ceux de notre propre présent. La lecture de Nietzsche ne peut en effet contribuer à une amélioration des conditions présentes. Sa pensée n’est pas apprivoisable, sauf à la mutiler littéralement, comme l’a fait sa sœur, en fabriquant avec des ciseaux une Volonté de puissance à l’usage du National-Socialisme. Pourtant dans le texte de Nietzsche, nous nous trouvons épinglés et décrits comme dans aucune autre étude des anthropologues de la modernité. Que ce savoir ne débouche sur aucun programme d’action nous jette dans le plus grand désarroi. Nietzsche ne nous débarrasse pas de notre inquiétude moderne. Il l’aggrave. Son nom se confond avec celui d’un défi que nous n’avons pas encore relevé. Et nous pourrions encore aujourd’hui, comme Henri Lefèvre, en 1962, placer en épigraphe d’une Introduction à la modernité ce passage de Nietzsche : “ Nous sommes plus libres qu’on ne le fut jamais de jeter le regard dans toutes les directions ; nous n’apercevons de limite d’aucune part. Nous avons cet avantage de sentir autour de nous un espace immense – mais aussi un vide immense... ”

par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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Mercredi 11 juillet 2007

[...]

"Pendant ce temps, quelque part sur terre, tout à côté pourtant de nos mondaines relations, non loin des pieds de chacun et de nos plus lents chemins, des fleurs continuent d’être , le plus simplement du monde, et des abeilles butinent encore et toujours leur présence. Le souffle du bourdonnement de l’essaim humain centré sur lui-même – on n’y butine que les « essences » et la manipulation – ne les a pas encore toutes civilisées. Aujourd’hui elles manifestent contre l’Inter-dire humain et brillent d’un nouvel éclat. Oui, Messieurs Dames, elles « veulent dire » ! mais ce qu’elles nous disent là est bien différent de ce nous savons d’elles, car elles ne parlent plus ici notre langage, elles s’en dégagent ; elles nous rappellent simplement leur dire, le dire de tout être au monde. Tragique rappel au monde fait à l’homme et son histoire :

 « Regarde, je suis là, tout est là ; vois ma façon d’être, et maintenant dis-moi la tienne, dis-moi toi aussi si tu es là »…

Aujourd’hui, je suis une abeille et voudrais être une bombe. Si tout est là, nous n’avons plus à chercher, chacun de son côté, en nos fors intérieurs. Si tout est là, c’est ici que tout se passe ; si tout est là, nous avons à voir ce que nous pouvons faire ensemble ou à définir clairement pourquoi nos chemins se séparent."

  Merci à l'auteur: Varna, cf. http://s-entredire.hautetfort.com  Ce que VEUT dire; éléments pour une sagesse du dire

 

Pour entrer dans l’intimité du réel, il faut franchir une dernière étape : rajeunir notre regard et poser des yeux neufs, enfantins sur le monde. Notre appréhension du monde est polluée par la mémoire. Lorsque nous voyons une rose, par exemple, nous l’assimilons à toutes les roses que nous avons déjà vues, nous la subsumons à partir du concept de rose, c'est-à-dire que nous reconnaissons dans cette rose-là toutes les roses, tant et si bien que nous sommes en présence non pas d’une singularité, mais d’une généralité. Nous avons pris l’habitude de ramener le nouveau a de l’ancien. Cela est dû à la généralité des mots : ceci est une rose veut dire que cette fleur n’est rien d’autre qu’une rose, c'est-à-dire quelque chose que je peux identifier, que j’ai déjà vu, senti, etc. Le langage, parce qu’il a avant tout une utilité sociale, est essentiellement composé de noms communs, les noms propres étant réservés aux hommes, aux animaux domestiques, aux lieus. Or, l’utilisation nécessaire des noms communs nous empêche de saisir le caractère propre de chaque chose : il n’y a rien de plus différent d’une rose qu’une autre rose. Ce que nous perdons, c’est cette singularité, cette nouveauté car toute rose est unique et c’est parce que nous l’oublions que nous posons un regard las sur le monde qui se caractérise dès lors par la répétition. Notre faculté d’émerveillement est usée, nous regardons sans voir, nous sentons sans sentir ; nous ne prêtons plus du tout attention à nos sensations :

« Sage qui se contente du spectacle du monde,
Qui, lorsqu’il boit, n’a pas même le souvenir
Qu’il a déjà bu dans sa vie,
Et pour qui tout est neuf,
Toujours immarcescible. »
Ricardo Reis, Odes retrouvées

Amor fati, pour vivre dans l'éternel...  Chercher l'or du temps.

On retrouve le fil de cet article, en lisant d'autres de mes artcles, je pense notamment à "L'absurde a-t-il un sens?", dont voici la conclusion:

"Au lieu de sombrer dans diverses échappatoires qui brouillent notre rapport à la vie, il convient de se donner entièrement, corps et âme, à chaque instant de son existence. On en tire alors le sentiment que la vie est une aventure pleine de sens. En outre, ce n’est pas parce que l’existence a –ou non- un sens que nous devons l’aimer (peu importe ce sens, si j’ose dire) ; c’est parce que nous l’aimons que notre vie prend sens. On se rend alors compte que ce n’est pas le sens qu’il faut poursuivre, mais c’est ce que l’on poursuit qui fait sens.

En effet, pour qui saurait accepter le monde, son silence, son indifférence, sa pure et simple réalité, l’absurde disparaitraît : non parce que nous aurions trouvé un sens, mais parce qu’il aurait cessé de nous manquer.

C’est la « sagesse » ultime de l’étranger (Camus) : « Vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvris pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore… »

Cela dit assez ce qu’est l’absurde : non l’absence du sens, mais son échec ou son manque. Et ce qu’est la sagesse : l’acceptation comblée, non d’un sens, mais d’une présence."

Retrouver une certaine innocence du regard qui était déjà celle d’Angelus Silesius lorsqu’il écrivait ces célèbres vers :

« La rose est sans pourquoi ;
Fleurit parce que Fleurit. »

Une rose fleurit uniquement parce qu'elle fleurit. Une rose ne se préoccupe pas d'elle-même et ne se pose pas la question de savoir si on la voit fleurir.

Nous sommes des roses. La rose n'a d'épines que pour celui qui veut la cueillir. Les fleurs, il faut les regarder, il faut les sentir, les respirer. Elles embaument, et cela suffit; et cela est bon. De cela il faut se réjouir.   Cette histoire d'épines, qui peut tellement agacer, doit  attendrir.

"Ainsi le petit prince, malgré la bonne volonté de son amour, avait vite douté d'elle. Il avait pris au sérieux des mots sans importance, et il est devenu très malheureux.'Je n'ai alors rien su comprendre', me confia-t-il un jour,  'J'aurais dû la juger sur les actes et non sur les mots.Elle m'embaumait et m'éclairait. Je n'aurais jamais dû m'enfuir! J'aurais dû deviner sa tendresse derrière ses pauvres ruses. Les fleurs sont si contradictoires! Mais j'étais trop jeune pour savoir l'aimer." Le Petit Prince, A. de Saint Exupéry

"Nous savons peu de choses, mais qu'il faille nous tenir au difficile, c'est là une certitude qui ne doit pas nous quitter. Il est bon d'être seul parce que la solitude est difficile. Qu'une chose soit difficile doit nous être une raison de plus de nous y tenir.
Il est bon aussi d'aimer ; car l'amour est difficile. L'amour d'un être humain pour un autre, c'est peut-être l'épreuve la plus difficile pour chacun de nous, c'est le plus haut témoignage de nous-mêmes ; l'oeuvre suprême dont toutes les autres ne sont que les préparations. C'est pour cela que les êtres jeunes, neufs en toutes choses, ne savent pas encore aimer ; ils doivent apprendre. De toutes les forces de leur être, concentrées dans leur coeur qui bat anxieux et solitaire, ils apprennent à aimer Tout apprentissage est un temps de clôture. Ainsi pour celui qui aime, l'amour n'est longtemps, et jusqu'au large de la vie, que solitude, solitude toujours plus intense et plus profonde. L'amour, ce n'est pas dés l'abord se donner, s'unir à un autre. Que serait l'union de deux êtres encore imprécis, inachevés, dépendants ?

L'amour, c'est l'occasion unique de mûrir, de prendre forme, de devenir soi-même un monde pour l'être aimé. C'est une haute exigence, une ambition sans limite, qui fait de celui qui aime un élu qu'appelle le large. Dans l'amour, quand il se présente, ce n'est que l'obligation de travailler à eux-mêmes que les êtres jeunes devraient voir. Se perdre dans un autre, se donner à un autre, toutes les façons de s'unir ne sont pas encore pour eux. Il leur faut d'abord thésauriser longtemps, accumuler beaucoup. Le don de soi-même est un achèvement : l'homme en est peut-être encore incapable.

[...]

Le partage total entre deux êtres est impossible et chaque fois que l'on pourrait croire
qu'un tel partage a été réalisé, il s'agit d'un accord qui frustre l'un des partenaires,
ou même tous les deux, de la possibilité de se développer pleinement.

Mais lorsque l'on a pris conscience de la distance infinie qu'il y aura toujours entre deux êtres humains, quels qu'ils soient, une merveilleuse "vie côte à côte"devient possible:

Il faudra que les deux partenaires deviennent capables d'aimer cette distance qui les sépare et grâce à laquelle chacun des deux aperçoit l'autre entier, découpé dans le ciel."

Rainer Maria RILKE dans "Lettres à un jeune poète"

 

par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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Mercredi 11 juillet 2007

Mais à quoi bon, demandera-t-on, chercher à tout prix à n’être pas “ de son temps ” ? Hegel ne nous a t-il pas appris, lui qui considérait la lecture du journal comme la prière du matin du philosophe, qu’un tel projet était non seulement stupide mais aussi irréalisable ? C’est que l’actuel ne se confond pas avec le Temps, c’est-à-dire avec l’Événement qui arrive avec des ailes de colombe et qui passe inaperçu. Les grandes révolutions sont silencieuses…

L’actualité en rendra compte quand il sera bel et bien passé, c’est-à-dire mort. C’est pourquoi Nietzsche sait bien, comme il l’écrit, qu’il est né posthume. L’actualité c’est donc l’écran qui “ couvre ” l’événement, au sens où Freud dira que la fonction des “ souvenirs de couverture ” est d’entraver l’anamnèse d’un passé qui n’est jamais “ passé ”. Nietzsche, le premier, a su percevoir le journalisme, non pas comme méthode d’enquête et de diffusion de l’information, mais comme système de diffusion de mots d’ordre [Ces mots d’ordre agissent subrepticement, de manière rythmique : “ il est certain qu’un Allemand d’aujourd'hui puise la majeure partie de ses lectures quotidiennes dans les journaux et revues de la même espèce, dont le langage s’insinue dans son oreille goutte à goutte, avec un perpétuel rappel des mêmes mots et des mêmes tournures de phrase ”, “ Considérations inactuelles ”]de même qu’il a le premier diagnostiqué, dans le dispositif de Bayreuth, la naissance d’une société du spectacle. Son mépris du journal ne s’explique donc pas par la réticence du philosophe à s’occuper de futilités. Nietzsche, au contraire, s’intéresse aux véritables anecdotes et aux manières de vivre dont il intègre la préoccupation à la plus haute philosophie. Mais le journal ne parle pas de la vie, il impose des points de vue, des modes et des comportements grégaires.

D’autre part, le dégoût tardif de Nietzsche pour Wagner ne procède pas de motifs purement esthétiques. Wagner et les wagnériens étaient pour lui l’occasion rêvée, parce qu’il les connaissait bien, de dresser le tableau clinique de l’homme moderne : extrême irritabilité, instabilité du caractère, sautes d’humeur, goût des effet brutaux et artificiels, recherche du pathétique et de l’émotion en tant que telle, quête d’une prétendue innocence, besoin de sommeil, d’engourdissement et de narcotiques. Wagner est ainsi l’homme moderne par excellence , et le revirement de Nietzsche, sa déprise par rapport au wagnérisme, peut bien, en ce sens, être considéré, comme l’écrit Heidegger dans une note énigmatique, “ comme le tournant nécessaire de notre histoire ” . La rupture entre Nietzsche et Wagner, loin de se réduire à une affaire personnelle et à une “ brouille ”, est une rupture avec toutes les valeurs modernes, y compris la croyance en une régénération de la grande culture et de la nation. Sous prétexte de régénération de la culture, Nietzsche assiste à Bayreuth à une kermesse avec saucisses, bière, mondanités, et vente de “ cravates à la Wagner ”. Le musicien autrefois vénéré s’est révélé être avant tout un excellent organisateur de spectacles, un “ théâtromane ” invétéré, c’est-à-dire un génial artisan de “ bulles de savon social ”. Les ingrédients nécessaires à cette production nous sont de mieux en mieux connus, nous les “ encore-plus-tard-venus ”, ce sont les “ trois grands stimulants des épuisés ” : “ la brutalité, l’artifice et la naïveté (l’idiotie) ”. Nietzsche a d’autre part prévu la “ bouddhisation ” spectaculaire à laquelle nous sommes en train d’assister : “ Le bouddhisme progresse en silence dans toute l’Europe ” [Cité par Gilles DELEUZE, in Nietzsche et la philosophie, Deleuze parvient magnifiquement à analyser la condition du dernier homme dans les pages de son étude consacrées au ressentiment : “ Haïr tout ce qu’on sent aimable ou admirable, diminuer toute chose à force de bouffonneries ou d’interprétations basses, voir en toute chose un piège dans lequel il ne faut pas tomber : ne jouez pas au plus fin avec moi. Le plus frappant dans l’homme du ressentiment n’est pas sa méchanceté, mais sa dégoûtante malveillance, sa capacité dépréciative. Rien n’y résiste... ”.] Il avait noté la profonde convergence du bouddhisme, de la bien-pensance et du socialisme, étant entendu que ce dernier terme désigne pour lui toutes les politiques européennes modernes. Le nihilisme ne trouve pas de meilleur abri que la façade d’idéologie bien-pensante derrière laquelle il se niche. Mais l’idéologie d’aujourd’hui est musicale, et c’est en quoi Wagner était aussi un initiateur du modernisme, un “ novateur ”.

 “ Ce que je raconte est l’histoire des deux siècles prochains. Je décris ce qui vient, ce qui ne peut plus venir d’une autre manière : l’avènement du nihilisme. Cette histoire peut être relatée dès maintenant : car c’est la nécessité elle-même qui est ici à l’œuvre. Cet avenir parle déjà par mille signes, ce destin s’annonce partout : pour cette musique de l’avenir toutes les oreilles se sont d’ores et déjà affinées ”. Mais l’Événement, c’est-à-dire le retournement du nihilisme dans la pensée de Nietzsche, demeure aujourd’hui encore inouï. “ Au vent qui soufflera demain ”, comme dit Baudelaire, c’est-à-dire à ce qui, aujourd’hui, à contretemps, remue déjà le Temps, “ nul ne tend l’oreille ”.

par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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Lundi 2 juillet 2007

Nietzsche nous permet d’interroger notre nouvelle modestie, notre très récente prudence démocratique et “ postmoderne ”. Et si la gêne que nous évoquions plus haut (plus bas) provenait de ce que le climat intellectuel de notre époque, depuis peu, rendait à nouveau la lecture de Nietzsche insupportable ? Comment Nietzsche pourrait-il être lu sur les campus américains où règne la “ correction ” que l’on sait ? Nietzsche peut-il être aujourd’hui simplement entendu ? Or, comme le suggère Jean-Luc Nancy, “ c’est précisément parce que peut-être il n’est plus temps, c’est parce que personne n’y entend plus rien, qu’il faut ne rien céder, et revenir à ce vieux-jeune Nietzsche ”. Et si cette gêne n’était autre que la honte qui est la nôtre d’avoir à transiger avec ce personnage, “ le dernier homme ”, que nous laissons, dans nos pires moments, prendre possession de nous ? “ La honte d’être un homme, écrit Gilles Deleuze, nous ne l’éprouvons pas seulement dans les situations extrêmes décrites par Primo Levi, mais dans des conditions insignifiantes, devant la bassesse et la vulgarité d’existence qui hante les démocraties, devant la propagation de ces modes d’existence et de pensée-pour-le-marché, devant les valeurs, les idéaux et les opinions de notre époque. L’ignominie des possibilités de vie qui nous sont offertes apparaît du dedans. Nous ne nous sentons pas hors de notre époque, au contraire nous ne cessons de passer avec elle des compromis honteux. Ce sentiment de honte est un des plus puissants motifs de la philosophie. Nous ne sommes pas responsables des victimes, mais devant les victimes. Et il n’y a pas d’autre moyen que de faire l’animal (grogner, fouir, ricaner, se convulser) pour échapper à l’ignoble : la pensée même est parfois plus proche d’un animal qui meurt que d’un homme vivant, même démocrate ”. Devenir philosophe pour échapper à l’emprise du dernier homme en nous : version moderne de l’antique désir de sagesse...

“ Nietzsche aujourd’hui ? ” : tel était le thème d’un colloque à Cerisy-la-Salle en juillet 1972. Deleuze demandait : “ ... qui est-ce aujourd’hui, le jeune homme nietzschéen ? ” Que s’est-il passé, de cet “ aujourd’hui ”-là à “ notre ” aujourd’hui, pour que Nietzsche, et Deleuze (malgré le succès posthume de ce dernier), soient devenus à ce point intempestifs ? Quel serait aujourd’hui l’équivalent du “ vivre n’est pas survivre ” dont Deleuze disait, en 1972, qu’il constituait un énoncé nietzschéen ? Il n’est pas impossible que notre temps dit “ postmoderne ” puisse se faire gloire d’avoir fait proliférer “ le dernier homme ” au point qu’il n’est plus question d’envisager un autre type d’humanité (pour ne pas parler de sur-humanité). Zarathoustra nomadisait au milieu de fragments d’humanité les plus variés, des plus dégoûtants aux plus intéressants. Ainsi “ l’homme qui veut périr ”, le funambule qu’il rencontrait avant d’affronter “ le dernier homme ”, et qui méritait toute son attention. Sa misère n’était pas méprisable : “ Ce qui chez l’homme est grand, c’est d’être un pont, et de n’être pas un but : ce que chez l’homme on peut aimer, c’est qu’il est un passage et un déclin ”.(“ J’aime ceux qui ne savent vivre qu’en déclinant, car ils vont au-dessus et au-delà ”, dit Zarathoustra avant d’assister à la chute du funambule dont il portera ensuite le corps jusqu’à sa sépulture.) Tout se passe aujourd’hui comme si le conformisme généralisé ne laissait plus guère d’espoir que de rencontrer un seul type d’hommes, le dernier : “ La Terre alors est devenue petite, et sur elle clopine le dernier homme, qui rapetisse tout. Inépuisable est son engeance, comme le puceron. Le dernier homme vit le plus vieux ”.

Le dernier homme est la figure la plus stable de l’humanité, celle qui est parvenue à paralyser tout devenir. Il a réussi à immobiliser tout processus, à inhiber toute lutte, à couper tous les ponts. En lui, plus rien ne passe. Le dernier homme, c’est l’arrêt-sur-image du film des événements. Il n’y a plus qu’un discours qui tienne, il n’y a plus qu’une idéologie, celle précisément qui proclame la fin des idéologies. Le dernier homme, en effet, est revenu de tout : “ “Jadis tout le monde était fou” – disent les plus fins, et ils clignent de l’œil. / On est prudent, et l’on sait tout ce qui est advenu ; sans fin l’on peut ainsi railler. / Encore on se chamaille, mais vite on se réconcilie – sinon l’on gâte l’estomac ”. Il n’y a pas de raison qu’une pareille “ sagesse ”, si aisément accessible, ne devienne l’horizon indépassable de tous les temps. Le dernier homme n’est pas celui qui met fin à l’humanité. Bien au contraire, il est celui pour lequel il n’y a plus d’autre telos, à perte de vue, que sa propre condition. C’est l’homme de la fin de l’Histoire, non pas au sens de Hegel ou de Kojève, mais au sens de Fukuyama, et l’on nous accordera qu’entre le Savoir Absolu et le triomphe du Capitalisme Universel, il y a, pour employer un mot très nietzschéen, au moins une nuance.

Le dernier homme fait le rusé. Il singe la ruse, plutôt, en se félicitant bruyamment de sa médiocrité. Il ne supporte plus le mépris. Mépriser qui que ce soit est désormais considéré comme la plus grande faute. “ Respect ” devient le grand mot d’ordre, mais pas pour la loi morale, pour le gazon, les voisins, la qualité de l’air ou le code de la route (Adorno, “ ... là où régnait la loi morale, on veille désormais au respect du code de la route : la condition permettant de tuer quelqu'un avec la conscience tranquille, c’est le feu vert ”) : “ Pour le jour on a son petit plaisir, et pour la nuit son petit plaisir, mais on vénère la santé ” . Dans une de ses interventions au colloque sur Nietzsche de Royaumont de 1964, Michel Foucault avait d’ailleurs cité cette phrase d’un historien de la deuxième moitié du XIXe siècle : “ de nos jour, la santé a remplacé le salut ”. Le thème de la “ grande santé ” qui se joue des douleurs et des maladies était sans doute pour Nietzsche une riposte à ce processus de médicalisation de l’existence qu’il avait vu venir.

Bref, on trouve dans l’œuvre de Nietzsche l’étonnante anticipation de ce que nous sommes devenus. Pourtant il ne disposait pas des outils d’observation de la futurologie contemporaine ! Mais le prophétisme est une tournure constante de sa pensée (Le Zarathoustra est un livre prophétique en ce sens qu’il met en scène un “ annonceur ” et un “ porte-parole ”. Zarathoustra n’est pas le surhomme mais celui qui annonce sa venue), qui va de pair, justement, avec sa critique de la modernité. Celui qui a écrit “ j’aime l’incertitude de l’avenir ” est aussi celui qui considérait la meditatio generis futuri comme l’activité philosophique par excellence. Quelle est alors la méthode de Nietzsche ? Comment parvient-il à dompter sa “ fureur divinatrice ”, lui dont la disposition n’est pas de se laisser guider par des impulsions ni des émotions – et surtout pas celles réactives du mépris et du dénigrement ?

Sa méthode, acquise professionnellement, est celle du philologue. Il n’y a pas d’autre évasion possible de l’étau de l’actualité que la lecture. Lire, c’est gagner l’inactuel, c’est se déprendre des conditionnements de la mode. La philologie est la seule école d’inactualité. Bien comprise et bien utilisée, elle se confond avec la philosophie : “ On n’a pas été philologue en vain, on l’est peut-être encore... La philologie, effectivement, est cet art vénérable qui exige avant tout de son admirateur une chose : se tenir à l’écart, prendre son temps, devenir silencieux, devenir lent, – comme un art, une connaissance d’orfèvre appliquée au mot... C’est en cela précisément qu’elle est aujourd’hui plus nécessaire que jamais, c’est par là qu’elle nous attire et nous charme le plus fortement au sein d’un âge de “travail”, autrement dit : de hâte, de précipitation indécente et suante qui veut tout de suite “en avoir fini” avec tout, sans excepter l’ensemble des livres anciens et modernes... ” Le paradoxe est donc le suivant : c’est en méditant le passé tel qu’il revient dans son corps et dans sa pensée que Nietzsche peut prétendre apercevoir quelque chose de l’avenir : “ – Celui qui prend ici la parole n’a en revanche rien fait d’autre jusqu’à présent que de revenir à soi : en tant que philosophe et ermite d’instinct, qui trouvait son avantage dans le fait d’être à l’écart, dans l’en-dehors, dans la patience, dans l’ajournement, dans le retardement : en tant qu’un esprit qui risque et expérimente, qui s’est déjà égaré une fois dans chaque labyrinthe de l’avenir : en tant qu’esprit augural, qui regarde en arrière lorsqu’il raconte ce qui va venir ; en tant que le premier parfait nihiliste de l’Europe mais qui a déjà vécu en lui-même le nihilisme jusqu’à son terme – qui l’a derrière lui, dessous lui, hors de lui... ”. La lecture du passé, Nietzsche la pratique, pourrait-on dire à même son propre corps, qui n’est jamais que l’édifice collectif d’une multiplicité d’“ âmes ” : “ J’ai découvert pour moi que la vieille humanité, que la vieille animalité, que la nuit des temps tout entière et le passé de tout être sensible continuent à écrire en moi, à aimer, haïr, et conclure.”

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Lundi 2 juillet 2007

Il ne saurait être question pour Nietzsche d’en appeler à une quelconque restauration. Le nihilisme n’a pas d’autre remède que son exaspération, son accomplissement. Ainsi la critique du pessimisme romantique et schopenhauerien passe par son approfondissement. La modernité est malade de ne pas déployer jusqu’à ses ultimes conséquences son nihilisme de fond. Alors, il se retournerait. Le propre du nihilisme, dira plus tard Heidegger de manière très nietzschéenne, c’est d’être incapable de penser le nihil. On ne peut donc identifier simplement la modernité avec le nihilisme. La névrose moderne s’explique bien plutôt par l’épuisante tâche d’évitement, de retardement, du nihilisme. Comment l’époque va-t-elle s’arranger alors avec des philosophes dont il y a tout à craindre que, sur cette question, ils ne soient quelque peu avertis ? Très simplement, en mettant des “ philosophes ” à la mode sur le marché culturel. Et nous assistons au défilé de ceux que Nietzsche appelle “ les prêtres masqués ” : les penseurs des petites et grandes vertus, les consciences morales, les chrétiens raisonnables, les athées déchirés, les démocrates ulcérés, les repriseurs de tissu social, les observateurs sincères, etc. Ce qui s’est nommé, il y a peu, “ nouvelle philosophie ”, usurpant sans vergogne une expression nietzschéenne, n’avait pas d’autre mission que d’occuper la place qui ne devait pas être laissée libre pour la pensée. Le dernier homme a besoin de “ philosophie ” parce qu’il ne peut pas se passer de représentations du monde. Si l’homme est l’être autour de qui un monde s’épand, le dernier homme est celui qui aura procédé à la réduction de ce monde à l’état de spectacles et d’images. Que ceux-ci nous donnent à contempler des univers infinis, avec Big Bang et trous noirs, le monde n’en est pas moins devenu plus “ petit ”.

 En appeler à des valeurs, voire à la création de “ nouvelles valeurs ”, relèvera toujours du vœu pieux tant qu’on n’aura pas su traverser le nihilisme en le poussant à bout. Surmonter le nihilisme, ce n’est certainement pas restaurer les anciennes tables de valeurs, ce n’est pas rapiécer nos anciens costumes de grandeur. Et si Nietzsche, comme la plupart des philosophes, se méfie, au plus haut point, de la démocratie et des valeurs démocratiques, il est aussi celui qui écrit : “ l’égalisation de l’homme européen est aujourd’hui le grand procès irréversible : on devrait encore l’accélérer. ” Bref, malgré de nombreuses analogies, il est impossible de ranger Nietzsche, sans plus de précautions, dans la catégorie fourre-tout des “ penseurs réactionnaires ”. En revanche, il faut reconnaître ce qui saute aux yeux de tout lecteur de quelque probité : Nietzsche a réussi à la fin du siècle dernier, en inventant ce personnage du “ dernier homme ”, à donner de nos sociétés contemporaines une description d’une incroyable netteté.

par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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Lundi 2 juillet 2007

Nietzsche est d’ailleurs si peu suspect de nostalgie d’un passé révolu que son concept de “ décadence ” (qui est une véritable création philosophique et non la reformulation d’une plainte aussi vieille que le platonisme), n’implique aucunement que “ cela ait été mieux avant ” : “ L’humanité même serait-elle en décadence ? L’aurait-elle toujours été ? – Ce qui est sûr, c’est que seules des valeurs de décadence lui ont été inculquées comme valeurs suprêmes ”. L’avènement du nihilisme dont la modernité n’est que le plus récent avatar ne date pas d’hier. La généalogie de la modernité remonte bien loin, à une “ origine ” qui s’étale en amont et en aval, et qui se décline sous les noms de socratisme, christianisme, démocratisme, scientisme, socialisme, pessimisme, etc. La première critique que Nietzsche adresse donc à la modernité, c’est qu’elle prétend de manière mensongère rompre avec un passé qu’elle prolonge de manière déguisée. Il n’y a pas de rupture moderne. La modernité est une friperie où l’on tente de recycler les anciens habits de grandeur ternis, en leur donnant “un coup de jeune”. Mais on ne parvient qu’à faire du kitsch. Le grand style est perdu. Tout classicisme est désormais hors de portée. Et ce n’est que dans sa propre pensée que Nietzsche localise le moment et le lieu où l’histoire va se “ casser en deux ” : là, on aura bel et bien rompu avec cette vieille lune de modernité.

Mais, bien sûr, Nietzsche ne se soucie pas d’épistémologie ni de philosophie des sciences. Peu lui importent les querelles qui seront celles des “ partisans de la coupure ” et des “ continuistes ”. Nietzsche remarque seulement que la recherche scientifique, que l’“ objectivité ” même s’attachant aux plus petites choses, a pris la place de l’Idéal. Le “dernier homme” est un “ malin ”, il considère tout fait, y compris l’histoire des nations et des civilisations, avec le regard détaché de l’anatomiste. C’est pourquoi “il cligne de l’œil” sans cesse. Il soupçonne derrière tout acte une attitude intéressée : “ la nature vulgaire est en ceci remarquable qu’elle ne perd jamais de vue son profit, et que cette pensée orientée par l’utilité et le profit est plus forte que les plus fortes impulsions : ne point se laisser égarer par ses impulsions – voilà sa sagesse et son amour-propre ” . Le dernier homme raffole donc de ce que Lacan nommera le “ discours universitaire ”. C’est un pointilleux et un scrupuleux. Passer sa vie à étudier le cerveau des sangsues, c’est pour lui un admirable projet d’existence ! On comprend aussi pourquoi la modernité produit et consomme une telle quantité de savoirs purement historiques. Cela lui permet de se placer en position de surplomb par rapport à toutes les autres époques du passé. Comme le notait déjà la deuxième Inactuelle, De l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie, la prétention incroyable des modernes c’est de se faire juges de tous les âges du monde : “ Comme si c’était la tâche de chaque époque que d’être juste envers tout ce qui a jamais été [...] Vous devriez, comme juges, être supérieurs à ceux que vous jugez – or vous n’êtes pas supérieurs, vous êtes seulement venus plus tard. Il est juste que les derniers venus, dans un banquet, reçoivent les dernières places – et vous voudriez, vous, avoir les premières ? ” En ce qui concerne les sciences “ dures ” que Nietzsche sait utiliser lorsqu’il en a besoin (en particulier lorsqu’il tente de prouver le Retour Eternel), on ne peut qu’être stupéfait à la lecture de cette anticipation fulgurante : “ Un siècle de barbarie commence, et les sciences seront à son service ”.

par OdV publié dans : Cheminement-fragments.
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