Nietzsche nous permet d’interroger notre nouvelle modestie, notre très récente prudence démocratique et “ postmoderne ”. Et si la gêne que nous évoquions plus haut (plus bas) provenait de ce que le climat intellectuel de notre époque, depuis peu, rendait à nouveau la lecture de Nietzsche insupportable ? Comment Nietzsche pourrait-il être lu sur les campus américains où règne la “ correction ” que l’on sait ? Nietzsche peut-il être aujourd’hui simplement entendu ? Or, comme le suggère Jean-Luc Nancy, “ c’est précisément parce que peut-être il n’est plus temps, c’est parce que personne n’y entend plus rien, qu’il faut ne rien céder, et revenir à ce vieux-jeune Nietzsche ”. Et si cette gêne n’était autre que la honte qui est la nôtre d’avoir à transiger avec ce personnage, “ le dernier homme ”, que nous laissons, dans nos pires moments, prendre possession de nous ? “ La honte d’être un homme, écrit Gilles Deleuze, nous ne l’éprouvons pas seulement dans les situations extrêmes décrites par Primo Levi, mais dans des conditions insignifiantes, devant la bassesse et la vulgarité d’existence qui hante les démocraties, devant la propagation de ces modes d’existence et de pensée-pour-le-marché, devant les valeurs, les idéaux et les opinions de notre époque. L’ignominie des possibilités de vie qui nous sont offertes apparaît du dedans. Nous ne nous sentons pas hors de notre époque, au contraire nous ne cessons de passer avec elle des compromis honteux. Ce sentiment de honte est un des plus puissants motifs de la philosophie. Nous ne sommes pas responsables des victimes, mais devant les victimes. Et il n’y a pas d’autre moyen que de faire l’animal (grogner, fouir, ricaner, se convulser) pour échapper à l’ignoble : la pensée même est parfois plus proche d’un animal qui meurt que d’un homme vivant, même démocrate ”. Devenir philosophe pour échapper à l’emprise du dernier homme en nous : version moderne de l’antique désir de sagesse...
“ Nietzsche aujourd’hui ? ” : tel était le thème d’un colloque à Cerisy-la-Salle en juillet 1972. Deleuze demandait : “ ... qui est-ce aujourd’hui, le jeune homme nietzschéen ? ” Que s’est-il passé, de cet “ aujourd’hui ”-là à “ notre ” aujourd’hui, pour que Nietzsche, et Deleuze (malgré le succès posthume de ce dernier), soient devenus à ce point intempestifs ? Quel serait aujourd’hui l’équivalent du “ vivre n’est pas survivre ” dont Deleuze disait, en 1972, qu’il constituait un énoncé nietzschéen ? Il n’est pas impossible que notre temps dit “ postmoderne ” puisse se faire gloire d’avoir fait proliférer “ le dernier homme ” au point qu’il n’est plus question d’envisager un autre type d’humanité (pour ne pas parler de sur-humanité). Zarathoustra nomadisait au milieu de fragments d’humanité les plus variés, des plus dégoûtants aux plus intéressants. Ainsi “ l’homme qui veut périr ”, le funambule qu’il rencontrait avant d’affronter “ le dernier homme ”, et qui méritait toute son attention. Sa misère n’était pas méprisable : “ Ce qui chez l’homme est grand, c’est d’être un pont, et de n’être pas un but : ce que chez l’homme on peut aimer, c’est qu’il est un passage et un déclin ”.(“ J’aime ceux qui ne savent vivre qu’en déclinant, car ils vont au-dessus et au-delà ”, dit Zarathoustra avant d’assister à la chute du funambule dont il portera ensuite le corps jusqu’à sa sépulture.) Tout se passe aujourd’hui comme si le conformisme généralisé ne laissait plus guère d’espoir que de rencontrer un seul type d’hommes, le dernier : “ La Terre alors est devenue petite, et sur elle clopine le dernier homme, qui rapetisse tout. Inépuisable est son engeance, comme le puceron. Le dernier homme vit le plus vieux ”.
Le dernier homme est la figure la plus stable de l’humanité, celle qui est parvenue à paralyser tout devenir. Il a réussi à immobiliser tout processus, à inhiber toute lutte, à couper tous les ponts. En lui, plus rien ne passe. Le dernier homme, c’est l’arrêt-sur-image du film des événements. Il n’y a plus qu’un discours qui tienne, il n’y a plus qu’une idéologie, celle précisément qui proclame la fin des idéologies. Le dernier homme, en effet, est revenu de tout : “ “Jadis tout le monde était fou” – disent les plus fins, et ils clignent de l’œil. / On est prudent, et l’on sait tout ce qui est advenu ; sans fin l’on peut ainsi railler. / Encore on se chamaille, mais vite on se réconcilie – sinon l’on gâte l’estomac ”. Il n’y a pas de raison qu’une pareille “ sagesse ”, si aisément accessible, ne devienne l’horizon indépassable de tous les temps. Le dernier homme n’est pas celui qui met fin à l’humanité. Bien au contraire, il est celui pour lequel il n’y a plus d’autre telos, à perte de vue, que sa propre condition. C’est l’homme de la fin de l’Histoire, non pas au sens de Hegel ou de Kojève, mais au sens de Fukuyama, et l’on nous accordera qu’entre le Savoir Absolu et le triomphe du Capitalisme Universel, il y a, pour employer un mot très nietzschéen, au moins une nuance.
Le dernier homme fait le rusé. Il singe la ruse, plutôt, en se félicitant bruyamment de sa médiocrité. Il ne supporte plus le mépris. Mépriser qui que ce soit est désormais considéré comme la plus grande faute. “ Respect ” devient le grand mot d’ordre, mais pas pour la loi morale, pour le gazon, les voisins, la qualité de l’air ou le code de la route (Adorno, “ ... là où régnait la loi morale, on veille désormais au respect du code de la route : la condition permettant de tuer quelqu'un avec la conscience tranquille, c’est le feu vert ”) : “ Pour le jour on a son petit plaisir, et pour la nuit son petit plaisir, mais on vénère la santé ” . Dans une de ses interventions au colloque sur Nietzsche de Royaumont de 1964, Michel Foucault avait d’ailleurs cité cette phrase d’un historien de la deuxième moitié du XIXe siècle : “ de nos jour, la santé a remplacé le salut ”. Le thème de la “ grande santé ” qui se joue des douleurs et des maladies était sans doute pour Nietzsche une riposte à ce processus de médicalisation de l’existence qu’il avait vu venir.
Bref, on trouve dans l’œuvre de Nietzsche l’étonnante anticipation de ce que nous sommes devenus. Pourtant il ne disposait pas des outils d’observation de la futurologie contemporaine ! Mais le prophétisme est une tournure constante de sa pensée (Le Zarathoustra est un livre prophétique en ce sens qu’il met en scène un “ annonceur ” et un “ porte-parole ”. Zarathoustra n’est pas le surhomme mais celui qui annonce sa venue), qui va de pair, justement, avec sa critique de la modernité. Celui qui a écrit “ j’aime l’incertitude de l’avenir ” est aussi celui qui considérait la meditatio generis futuri comme l’activité philosophique par excellence. Quelle est alors la méthode de Nietzsche ? Comment parvient-il à dompter sa “ fureur divinatrice ”, lui dont la disposition n’est pas de se laisser guider par des impulsions ni des émotions – et surtout pas celles réactives du mépris et du dénigrement ?
Sa méthode, acquise professionnellement, est celle du philologue. Il n’y a pas d’autre évasion possible de l’étau de l’actualité que la lecture. Lire, c’est gagner l’inactuel, c’est se déprendre des conditionnements de la mode. La philologie est la seule école d’inactualité. Bien comprise et bien utilisée, elle se confond avec la philosophie : “ On n’a pas été philologue en vain, on l’est peut-être encore... La philologie, effectivement, est cet art vénérable qui exige avant tout de son admirateur une chose : se tenir à l’écart, prendre son temps, devenir silencieux, devenir lent, – comme un art, une connaissance d’orfèvre appliquée au mot... C’est en cela précisément qu’elle est aujourd’hui plus nécessaire que jamais, c’est par là qu’elle nous attire et nous charme le plus fortement au sein d’un âge de “travail”, autrement dit : de hâte, de précipitation indécente et suante qui veut tout de suite “en avoir fini” avec tout, sans excepter l’ensemble des livres anciens et modernes... ” Le paradoxe est donc le suivant : c’est en méditant le passé tel qu’il revient dans son corps et dans sa pensée que Nietzsche peut prétendre apercevoir quelque chose de l’avenir : “ – Celui qui prend ici la parole n’a en revanche rien fait d’autre jusqu’à présent que de revenir à soi : en tant que philosophe et ermite d’instinct, qui trouvait son avantage dans le fait d’être à l’écart, dans l’en-dehors, dans la patience, dans l’ajournement, dans le retardement : en tant qu’un esprit qui risque et expérimente, qui s’est déjà égaré une fois dans chaque labyrinthe de l’avenir : en tant qu’esprit augural, qui regarde en arrière lorsqu’il raconte ce qui va venir ; en tant que le premier parfait nihiliste de l’Europe mais qui a déjà vécu en lui-même le nihilisme jusqu’à son terme – qui l’a derrière lui, dessous lui, hors de lui... ”. La lecture du passé, Nietzsche la pratique, pourrait-on dire à même son propre corps, qui n’est jamais que l’édifice collectif d’une multiplicité d’“ âmes ” : “ J’ai découvert pour moi que la vieille humanité, que la vieille animalité, que la nuit des temps tout entière et le passé de tout être sensible continuent à écrire en moi, à aimer, haïr, et conclure.”
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