17 juillet 2007.
Mer méditerranée. Une des plages de Barcelone. (Il y en a quatre, si l’on prend aussi en compte celle des nudistes, que dis-je ?!... naturistes… !- C’est
différent.) Jour de vent. Beaucoup de vent. Drapeau rouge hissé. Ce qui veut dire : Baignade fortement déconseillée -certains disent : « interdite ». Nonobstant, je me suis baigné. Accompagné
d’une amie, baigneuse chevronnée qui a longtemps nagé en club.
Nous nous sentions forts, en sécurité, sûrs de nous. Il faisait très chaud. Le soleil tapait puissamment. Tout simplement nous voulions nous rafraîchir. Sans
tenir compte du drapeau dissuasif, du peu de personnes (une poignée, pas davantage, et encore, tout près du rivage) à l’eau, et des vagues. Les vagues… Parlons-en. Une mer démontée. Des vagues
fascinantes, deux mètres de hauteur, qui nous attiraient, qui nous attiraient tellement ! Quel terrain de jeu ! pour nous, jeunes fous, avides de sensations fortes… Ce n’est pas peu de dire que
ce jour-là nous avons été gâtés… Car nous n’avons pas pu (su ?), inconscients, résister à l’appel…
A l’eau, Julie, c’est son prénom, fut la première. Moins frileuse que moi, indiscutablement…
Les débuts furent délicieux, nous nous ébattions gaiement près du rivage. Déjà, pourtant, nous sentions la puissance déchaînée de l’élément eau. Déjà des
trombes d’eau, régulièrement, de manière trop rapide pour être toujours prévue, nous tombaient dessus et nous étourdissaient, spasmodiquement. Sans trop le voir d’abord, nous dérivions, peu à
peu, emportés par le courant, vers le large. Quand, soudain, tout d’un coup, nous nous sommes retournés, tous les deux, et avons vu, surpris puis inquiets, la plage, au loin. Une centaine de
mètres. Alors que les vagues étaient telles qu’à cinq mètres du rivage, déjà, nous n’avions pieds qu’à mi-temps !
La distance, par mer calme, aurait pu paraître dérisoire. Revenir eût alors été un jeu d’enfant. Ce jour-là, l’affaire était tout autre. L’ampleur des
vagues, du courant et des vents était telle que nous n’avions plus qu’un but précis : revenir, gagner le rivage, quitter cette mer en furie. Nous nagions, nous nagions, nous nagions. Julie était
à une dizaine de mètres devant moi. Nous pouvions difficilement communiquer. Nous ne l’avons que très peu fait, conscients de la dépense inutile d’énergie, et nous savions très bien tous deux ce
que nous voulions : regagner le rivage. C’était un impératif de plus en plus pressant : nous étions à bout de souffle. Chaque mètre était une épreuve terrible. 50 mètres, encore. Nous étions
ballottés par les vagues de parts et d’autres, qui, au gré de leurs caprices semble-t-il, venaient à chaque fois différemment, et de côtés différents. Secoué de part en part, j’étais tour à tour
aspiré sous la surface, puis je resurgissais, juste le temps de prendre une bouffée d’air avant qu’une autre déferlante ne s’abatte sur moi -encore ! 30 mètres. Je ne pense plus à rien, mon
corps, tout mon être n’aspire plus qu’à une chose : sortir de là, sortir de cet enfer. Ce calvaire se durcissait. Tout comme mes bras, qui devenaient du bois -très mal irrigués en oxygène. Trop
de temps que j’étais à bout de souffle. A ce moment-là, je me rappelle avoir éprouvé une terreur indicible, qui mit beaucoup de temps à s’estomper. Je paniquais, j’avais très peur de ne pas y
arriver. Je ne sentais plus mon corps qui, inlassablement, nageait, nageait, en mode automatique. Tâcher de gagner quelques mètres, encore. Tout le reste s’est mis à devenir flou. Ah si, je me
souviens avoir eu une pensée pour un de mes grands-pères, mort noyé il y a quelques années. Quelle horrible mort !, ai-je subitement pensé. « Penser » est un grand mot en ces circonstances, des
bribes de phrases, laconiques, quelques mots, émergeaient de ma conscience. Julie avait l’air de s’en tirer mieux que moi. C’est déjà ça… Mais il fallait me sauver, moi ! Mon paquet de cigarettes
quotidien depuis de trop nombreuses années, je me suis mis à me haïr de m’y être accroché ! Un cri. Julie : « Olivier !, attention !, il y a des rochers ici !! » A quelques mètres de moi, elle me
dit : « A droite !, il faut les éviter ! » Merde !: elle a l’air épuisée, aussi. Moi : « Ca va ? .. Tu t’es fait mal ? ». « Non ! Enfin…, je crois ». Nous bifurquons. Comme nous pouvons. Et nous
ne pouvons pas grand-chose, complètement dépassés par la force de cet élément. Le ressac est exténuant. Il me semble que chaque déviation de trajectoire, chaque mètre me demandent une énergie
quasi inhumaine. Manquerait plus que de se coincer quelque part, de se casser une jambe !, me suis-je dit. Un miracle : il semble bien que nous ayons réussi à éviter les rochers. A repenser à
tout cela, mon cœur bat la chamade. 15 mètres environ. Encore ! Quel enfer, toute cette eau ! La plage est très proche. J’entends des cris, au loin. Je suis tellement essoufflé, que je n’arrive
plus à respirer ! Plusieurs fois, je manque de me noyer. Je parviens cependant toujours à refaire surface, pour une bouffée d’air, toujours insuffisante. Mes poumons vont exploser ! Je suis
terrorisé. Trop con de mourir ainsi… Je veux vivre !!!, pas maintenant, encore des tas de choses à faire ! Un autre jour !! : j’implore le ciel. En même temps, je suis tellement épuisé
que je pense, par deux fois, en finir. Arrêter de bouger, arrêter de me battre. C’est trop difficile… Mais je n’y parviens pas, mû par une force incompressible. Quelques mètres, encore… Je
cherche à avoir pied, ça devrait être bon, maintenant. Non, je bois la tasse. Je tousse, je m’étrangle. Tout en moi dit : « Il faut continuer de nager ! ». Julie se lève !, elle a pied ! Un
regain d’espoir. Elle marche. Elle chancelle. Elle tombe, sur le sable sec. Ca y est, je sens le sable, je n’y crois à peine : j’ai pied. Le combat est terminé. Pas un instant je n’ai cessé de
nager. Je m’écroule près d’elle. Mon cœur est une bombe ! Des gens viennent nous voir, nous parler. Nous répondons avec grand peine : « Oui… tout va… bien ». Non, Julie a le pied en sang ! Une
femme inspecte sa blessure. Elle dit que ce n’est rien, une longue égratignure. Elle nettoie quand même, sèche sa jambe, et colle une sorte de gros sparadrap.
Les curieux s’en vont. Julie et moi restons allongés côte à côte, à même le sable, un long moment. Nous reprenons nos esprits, progressivement. Et notre
souffle. Nous n’échangeons que quelques mots, par intermittence. Impression d’être revenu d’un long, d’un atroce calvaire. Des scènes de films me viennent en tête, je m’imagine être l’un de ces
hommes qui, tel un vieux navire, après avoir essuyé les pires tempêtes, vient s’échouer, à demi mort, sur le rivage. Je ne saurais dire combien de temps nous sommes restés allongé, là, à
reprendre vie. Enfin, nous nous sommes levés pour retrouver nos affaires et nos serviettes, à quelques mètres. Nous titubons encore un peu. Mais quel bonheur que de pouvoir marcher, quel bonheur
que de sentir la terre ferme ! Tous les gens nous regardent, comme des bêtes curieuses, des monstres. Peu importe. J’ai la sensation d’avoir des bras et des jambes de bétons, et énormes.
L’ensemble de mon corps s’irrigue peu à peu. Mes membres reprennent leurs droits. Non sans séquelles. A nouveau nous nous allongeons, cette fois sur nos serviettes. Nous sommes restés là deux
bonnes heures. A reprendre vigueur. A s’échanger quelques mots. A manger, un peu. A fumer (!!!) (enfin…, que moi), un peu. Conscients que nous avons frôlé la mort. Jamais jusqu’alors je n’avais
eu une telle conscience, une telle expérience, de la fragilité de la vie -de ma vie- et de la puissance de la volonté de vivre.
Depuis cette après-midi terriblement éprouvante, je ne me suis pas rebaigné. Julie non plus, d’ailleurs. Nous en avons été incapables. Alors que nous
passions quasiment chaque après-midi sur la plage. Et ce n’est que début août que j’ai quitté Barcelone. Une ville très intéressante, par ailleurs.
Jamais je ne pourrai oublier cette heure terrifiante, jamais je n’oublierai l’impression ressentie, un mélange de panique, un sentiment d’impuissance doublé
d’une énergie insensée de m’en sortir, de vivre, de ne pas couler. Instinct de survie.
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